Quoi? Berne, cette capitale de molasse, un nid d’espions et de scorpions? Ces paisibles joueurs d’échecs, au pied de la cathédrale gothique: des agents doubles. Ces hommes d’affaires qui fêtent leur réussite sous la vaste verrière Art nouveau du Bellevue Palace: de sanguinaires dirigeants d’une mafia russe accompagnés de deux ou trois blanchisseurs d’argent britanniques et perfides. Et tout en haut de l’interminable Länggasse, Pym Magnus, honorable espion de sa Majesté, venu remuer le passé de l’étudiant David John Moore Corn­well, alias John le Carré.

Avec sa vieille ville qui s’épanche dans la boucle de l’Aar, ses arcades où flottent encore l’odeur des châtaignes grillées et des cigares bon marché, son ghetto diplomatique d’Elfenau, de l’autre côté du pont de fer, les solides matrones du Della Casa qui cacheraient d’implacables cerbères, John le Carré a fait de Berne la ville des faux-semblants, des eaux dormantes et de l’ambivalence. Berne, toile de fond si rassurante d’une pièce où le mensonge le dispute à la brutalité et à l’avidité.

Berne, où l’on peut devenir fou par temps de fœhn ou par ennui. Ce n’est pas un hasard si c’est dans cette ville que le maître-espion soviétique Karla, l’alter ego de l’espion tranquille George Smiley, a abrité sa fille atteinte de schizophrénie, dans Les Gens de Smiley.

Ni si John le Carré s’est intéressé, sur les bords de l’Aar, au sort du «traître» Jean-Louis Jeanmaire, dans Une Paix insoutenable, ce général de brigade devenu «ce soldat patriote malade d’être Suisse» à rester ainsi les bras croisés devant la douleur du monde. Sans jamais avoir à intervenir. «Manger avec le diable est parfois préférable à la suave neutralité», dira un autre écrivain anglais, Anthony Burgess.

Berne où «les étrangers n’ont pas le droit d’étendre leur linge dans les caves», car, «en Suisse, il est interdit d’être pauvre, il est interdit d’être étranger et il est rigoureusement interdit d’étendre son linge», comme le résume Axel, venu de «drüben», de l’autre côté, en Allemagne, et rencontré dans la cave de chez Herr Ollinger, dans la Länggasse.

C’est là d’ailleurs, au 45 de la Länggasse, juste à côté de la boulangerie, à l’angle de l’ancienne fabrique de chocolat Tobler, qu’a commencé en 1948 la relation ininterrompue entre David Corn­well, le futur John le Carré, et Berne. La Länggasse «qui fleurait bon le chocolat dont nous ne pouvions que rêver en Angleterre». Le futur espion était tombé au bon endroit. 42 ans plus tôt, entre 1914 et 1916, un certain Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine, avait vécu à deux pas de là et étudié lui aussi à la bibliothèque de l’Université de Berne.

David Cornwell avait alors 17 ans et fuyait ce qu’il appelait le «goulag des public schools», où son père, un arnaqueur au charme irrésistible, l’avait placé dès sa plus jeune enfance. Sa mère avait quitté le domicile conjugal lorsqu’il avait 5 ans. L’Angleterre lui était devenue insupportable, il avait choisi, en guise de rébellion, d’apprendre l’allemand, la langue de l’ennemi. Mais pourquoi Berne? «Je ne sais pas. Peut-être, a-t-il expliqué un jour, parce j’avais reconnu sa beauté d’un regard fugace en traversant la ville par le train pour les vacances à Saint-Moritz.»

Dans Un Pur Espion, son roman le plus autobiographique, John le Carré décrira la minuscule chambre, où son héros Pym «ne pouvait se redresser complètement qu’en son centre» et où, à cause d’un unique radiateur alimenté par une chaudière à bois, il avait le choix «entre geler ou bouillir littéralement». Pourtant, ajoute-t-il à la première personne, «je n’ai jamais ressenti un tel bonheur où que ce soit avant de découvrir enfin Miss Dubber. Il nous est donné une fois dans notre vie de connaître une famille véritablement heureuse.» En réalité, le jeune David Cornwell loge chez une veuve, Frau Schreuers, qui s’apparente à une mère de substitution et qu’il décrit dans le roman sous les traits de Frau Ollinger, «une grande femme rayonnante et modeste».

«Mais étudier l’allemand à Berne, c’est aussi futé que d’apprendre le français classique à La Nouvelle-Orléans», déclarera John le Carré dans une interview à la Berner Zeitung. De ces cours d’études allemandes, il dira plus tard: «Même si ils avaient été donnés en anglais, je n’y aurais rien compris.» Handicapé par son insuffisant bagage d’allemand scolaire, il restera des semaines sans prendre la parole dans les séminaires, au point que son professeur lui demandera sérieusement ce qu’il fait là. «Je me demande ce qu’il aurait dit si je lui avais raconté que mon but était d’apprendre à écrire aussi bien que Goethe.»

Pourtant, l’année qu’il a passée à Berne aura profondément marqué le futur espion et l’écrivain en devenir. «L’adolescent en désarroi a trouvé son propre centre. C’est à Berne qu’il a pris de l’assurance et effectué les premiers pas vers son identité», dit l’un de ses amis, John Jackson, professeur émérite de l’Université de Berne. C’est d’ailleurs John Jackson qui fit sa «laudatio» lorsque John le Carré reçut le titre de docteur honoris causa de l’alma mater bernoise en 2008.

Berne, à cette époque, est une ville ennuyeuse: «Tout fermait à 21 h ou 22 h. Et les rues étaient vides.» Il grimpe au Gurten, remonte l’Aar, boit des bières au Casino, toutes ces joies simples qui restent aux exilés à Berne. Il y rencontrera pourtant Thomas Mann, son écrivain de prédilection, alors venu donner une conférence dans la grande salle du Casino. «Mais les étudiants bernois, qui le trouvaient trop anglophile, ne l’appréciaient pas particulièrement et l’ont sifflé. J’étais naturellement indigné», a raconté l’auteur dans son discours à l’Université de Berne, «et je voulais donc absolument le voir dans sa loge. Je frappai à sa porte, il ouvrit et demanda: «Que voulez-vous?» «Vous serrez la main.» Alors Mann dit simplement: «La voici.» Puis il referma la porte.»

John le Carré, qui avoue détester les villes, a acheté un chalet à Wengen mais a fait de Berne sa capitale de prédilection. Il y a ses habitudes au Bellevue Palace, où il reçoit parfois les journalistes à la sortie de l’un de ses livres. «A l’époque où il était étudiant, le Bellevue lui semblait «unconquerable», impossible à conquérir», rapporte son ami John Jackson.

Mais derrière ses confortables et honorables façades qui dominent l’Aar, sous les dorures et les velours, le Bellevue Palace a aussi son monde de manipulateurs, de simulation et de compromissions. Durant la Deuxième Guerre mondiale, Allen Dulles, qui était le chef de la station de l’OSS à Berne avant d’être le premier directeur de la CIA, recevait, raconte-t-il dans ses Mémoires, ses informateurs entre terrasse et Salon rouge. Dans les années 1980, le très british bar du rez-de-chaussée, avec ses boiseries classiques et ses cuivres rutilants, a connu sa Mata Hari en la personne d’une jeune et blonde barmaid, Alexandrea Lincoln, qui dérobait quelques informations auprès d’officiers et de politiciens suisses pour le compte de l’attaché militaire libyen. Quelques journalistes bien en cour y eurent leur bureau.

Berne, malgré sa bonhomie provinciale, a véritablement été une plateforme pour les échanges d’information durant la Guerre froide, assure John Jackson, qui ajoute que c’est d’ailleurs dans cette ville que David Cornwell, alias John le Carré, aurait été pour la première fois en contact avec le monde de l’espionnage, avant d’aller achever ses études à Oxford.

Aujourd’hui, l’espionnage a changé de couleur. Le gris muraille des espions a été remplacé par la couleur douteuse de l’argent que l’on blanchit. Avec toujours les mêmes compromissions politiques et le cynisme des agents supposés traquer les vendeurs de mort. Unité de lieu, unité de temps, dans le dernier roman de l’écrivain britannique, Un Traître à notre goût, le drame se noue autour d’un petit oligarque russe, presque sympathique, chargé d’organiser le blanchiment d’argent mafieux. Entre une banque de la place Fédérale et une réception au Bellevue Palace, entre un transfert discret sur des comptes paravents et un passage à tabac dans les toilettes de l’hôtel.

Ainsi, Berne, dont John le Carré ignore superbement le Palais fédéral et le rôle politique, comme si le pouvoir helvétique était absent, reste pour nous, lecteurs, la capitale des désillusions et de l’indignation étranglée.

Berne reste, pour les lecteurs de John le Carré, la capitale des désillusions et de l’indignation étranglée