«Le docteur Kim Hin Siao est né sur l'île de Sumatra. Il vit en Allemagne depuis 1959. Père de trois filles, il est médecin dans une petite commune de Rhénanie et a obtenu la citoyenneté allemande en 1975.» Le message est laconique. D'une sobriété exemplaire même. Entamée lundi dernier, la campagne du journal «Bild Zeitung», ne se veut, pour une fois, pas racoleuse mais éducative. Afin de participer activement au débat sur la violence xénophobe qui fait rage dans le pays depuis la fin juillet, le quotidien populaire allemand a choisi de présenter des étrangers qui, selon les termes du directeur de la rédaction, Joerg Quoos, «jouent un rôle positif dans la société allemande».

Chaque jour, les portraits de trois citoyens étrangers ponctuent le journal, mis en vedette dans un petit encadré, sous un titre volontairement répétitif: «Ich lebe in Deutschland» («Je vis en Allemagne»). Habile, Bild mêle les personnalités célèbres et reconnues – tel le footballeur français d'origine arménienne Youri Djorkaeff sous contrat avec Kaiserslautern – aux immigrants anonymes d'un pays qui, jusqu'au 1er janvier dernier, ignorait la notion de droit du sol et n'accordait sa nationalité qu'à une minorité de résidents de longue date. Plus percutant encore, le quotidien rappelle à ses concitoyens qui l'auraient oublié que quelques célébrités nationales sont nées au-delà des frontières: Marcel Reich-Ranicki, célèbre critique littéraire et écrivain, de langue allemande, souligne ainsi qu'il a vécu 38 ans dans sa Pologne natale avant de s'établir à Francfort, en 1958.

La campagne de Bild n'est pas anodine dans un contexte particulièrement passionné depuis l'attentat à la bombe de Düsseldorf – où dix étrangers dont sept juifs ont été blessés le 27 juillet dernier – et les discussions sur la possible interdiction des partis d'extrême droite. Son action a même précédé de peu l'annonce d'une initiative similaire du gouvernement qui entend impliquer des personnalités allemandes dans la lutte antiraciste sous le mot d'ordre «Montrer son visage». Quotidien vedette de la presse allemande, fédérant chaque jour six millions de lecteurs, le journal de Hambourg est un faiseur d'opinions et de modes qui se veut contre tous les extrémismes et au-dessus des partis. Chaque année, Bild crée des vedettes ou bien s'acharne à en démolir d'autres. Très souvent avec succès.

Habitué à flatter son lectorat puisé dans les classes moyennes, le journal lui impose également des choix. C'est ainsi qu'au début de l'année, une grande partie de l'Allemagne s'est passionnée pour «Big Brother», sorte de «reality-sitcom» plébiscité par Bild. L'un des acteurs de l'émission, Zlatko Trpkovski, est devenu une star nationale par la seule magie de ses apparitions insistantes dans les pages couleurs du quotidien. Aujourd'hui, Bild associe d'ailleurs ses deux marottes en présentant Zlatko le Macédonien comme le symbole d'une intégration réussie.

Parce qu'il faut toujours, pour un leader d'opinion, posséder une longueur d'avance, Bild s'est également placé la semaine dernière en première ligne de la guerre contre les sites Internet extrémistes. Sous le titre «Balançons les ordures nazies», le journal invite ses lecteurs à dénoncer l'existence de toute page Web suspecte. «Les néonazis se répandent sur le Net comme une tumeur cancéreuse (...) Pour s'en débarrasser, cher lecteur, Bild a besoin de votre aide.» A défaut d'être audacieuse, la bataille de Bild est généreuse. Certains intellectuels de gauche cependant accueillent froidement l'initiative. Certains se demandent ce qu'il faut désormais penser des exclus, des étrangers qui ne jouent pas «un rôle positif dans la société allemande».

D'autres rappellent que les ennemis du quotidien allemand, qu'ils soient politiciens, sportifs ou artistes, savent ce qu'il en coûte d'être dans le mauvais camp. Bild peut briser des carrières, voire des vies. La campagne actuelle fait ainsi resurgir le souvenir d'une guerre précédente menée dans les années 70 contre les militants de la Fraction armée rouge, et immortalisée par le Prix Nobel de littérature Heinrich Böll dans «L'honneur perdu de Katharina Blum», célèbre pamphlet contre les dérives d'une certaine forme de presse populaire. Le débat, aujourd'hui, n'a pas lieu d'être. Personne ne conteste vraiment la cause fédératrice défendue par Bild qui, après avoir «fait» Zlatko et provoqué le licenciement du sélectionneur de l'équipe nationale de football, pourrait être à l'origine d'une réelle prise de conscience dans la société.