Blackmore Farm, le riche sud-ouest

La salle à manger pourrait être celle d’un duc du Somerset quand cette région du sud-ouest de l’Angleterre était encore un bastion royaliste. Au centre de la pièce trône une longue table autour de laquelle peuvent s’asseoir une vingtaine d’hôtes. Une tapisserie sur le mur décrit une scène de chasse à courre d’un autre temps. Deux trophées de cerf et de daim sont accrochés aux parois à côté d’armures datant de la guerre ­civile anglaise qui fit rage au XVIIe siècle. Une imposante cheminée ronronne. Elle rappelle les après-midi pluvieux que les nobles passaient devant une bonne flambée dans leurs châteaux médiévaux. Dans une pièce attenante, une petite chapelle n’a plus été utilisée depuis Henri VIII.

Apparaissant de nulle part, Ian Dyer, 50 ans, impose d’emblée sa présence. Le regard vif, la voix grave du châtelain, il réfute, malgré les apparences, le titre d’aristocrate. Il appartient plutôt à une bourgeoisie confortable et discrète. Agriculteur, il règne sur ses terres de 350 hectares, à un jet de pierre de Cannington. Sa demeure, un manoir qui suinte des siècles d’histoire, au milieu de bocages caressés par la douceur du climat marin de la côte. Le nom de ce lieu reculé résonne comme un roman de Thomas Hardy: Blackmore Farm. Hautement protégée en raison de son statut de monument historique, la bâtisse actuelle date sans doute du XVe siècle et a gardé intacts ses murs de grès rouge.

Le blairisme mal vécu

Gentleman-farmer dans une région réputée pour ses vastes exploitations agricoles, Ian Dyer a la truculence des gens de la terre et il le lâche sans ambages: il a mal vécu les années Blair. L’interdiction de la chasse à courre décrétée par le gouvernement travailliste n’était à ses yeux pas justifiée, ne touchant qu’un petit cercle d’adeptes. «Elle fut donc perçue comme une décision prise contre la campagne, contre les agriculteurs. Ne comptaient dans la politique du premier ministre que les grandes villes, l’électorat urbain. Margaret Thatcher n’était pas comme ça», se souvient-il. Depuis quelques années pourtant, l’image des agriculteurs a changé en raison de la crise de la vache folle, qui s’est arrêtée à quelques kilomètres de son exploitation. Les Britanniques se sont rendu compte que la proximité était un gage de qualité. Des marchés locaux ont fait florès dans la plupart des villes du Somerset tout comme les émissions de cuisine valorisant les produits du terroir. Ian Dyer en a profité pour ouvrir son propre point de vente. «Aujourd’hui, clame fièrement le maître des lieux, le secteur agricole est un des rares auxquels les banques prêtent sans hésiter.»

Blackmore Farm est une entreprise familiale. Ann, l’affable épouse de Ian, provient aussi du monde agricole. Son père gérait une ferme du duché de Cornouailles près de Bath, propriété du prince Charles avec lequel elle se souvient avoir partagé le thé. Ses ancêtres inventèrent le fromage cheddar, mais omirent de protéger cette innovation. Parmi les trois enfants d’Ann et de Ian, seul John, 17 ans, se dit prêt à reprendre un jour les rênes de l’exploitation. Doté d’un cheptel de 180 vaches de races diverses (Angus-Aberdeen, Holstein ou Blanc Bleu belges), Blackmore Farm est loin de donner le sentiment d’une Grande-Bretagne mise à terre par la crise économique et financière. Dans les étables, à l’arrière du manoir, les bovins, flegmatiques, paissent dans un calme presque irréel. Ian, qui préside la Fédération des petites entreprises du Somerset, tient au caractère familial de son entreprise et n’entend pas copier le ­modèle des gigantesques fermes d’East Anglia, au nord-est de Londres, gérées par des financiers de la City et s’étendant sur 1200 hectares. L’exploitation produit près de 1,2 million de litres de lait destinés à la fabrication du fromage, mais aussi de yaourts estampillés Blackmore Farm et vendus uniquement dans la région. Pour arrondir les fins de mois, les Dyer ont aménagé leur manoir en gîte touristique.

Bataille contre les syndicats

Forte de ce patrimoine, la famille Dyer votera le 6 mai prochain pour les conservateurs de David Cameron. L’esprit d’entreprise chevillé au corps, Ian s’étrangle quand il parle de la fonction publique. A ses yeux, les travaillistes ont créé des emplois qui ne correspondent à rien. «L’avenir de Gordon Brown est derrière lui», prédit l’agriculteur en soulignant les bienfaits apportés par la politique de Margaret Thatcher. Ann Dyer, qui siège au sein d’une commission scolaire, déplore l’évolution du pays: «On n’arrête pas de dire aux gens ce qu’ils doivent faire. On restreint trop les libertés.» A propos de la monarchie, elle est intarissable: «Elle confère au Royaume-Uni la stabilité dont le pays a besoin.»

Ian Dyer n’a pas l’âme travailliste, mais il reconnaît que son destin est en partie lié aux syndicats. Quand le propriétaire de Black­more Farm décéda en 1977, le père de Ian avait voulu acheter l’exploitation. Ce fut un fonds de pension des syndicats qui l’acquit. En arrivant au pouvoir en 1979, Margaret Thatcher s’en prit d’emblée aux syndicats dans une bataille homérique et voulut geler leurs avoirs. Le fonds de pension qui possédait Blackmore Farm décida de vendre au plus vite pour mettre son argent à l’abri. Le père de Ian ne dut débourser que 150 000 livres pour s’approprier le manoir qui vaut aujourd’hui 1,5 million de livres (2,5 millions de francs).