« Vous ressentez une crainte mélangée. Celle, inexprimée, d’ailleurs indicible, qui a trait à la mort. Et celle, plus immédiate, de renverser ces piles inégales de boîtes à biscuits en fer blanc: quel bruit cela ferait, quel bruit cela fait, car chaque jour quelque visiteur maladroit en renverse effectivement au moins une, c’est prévu par l’artiste. Il vous semble déambuler devant un colombarium ou un mémorial. Des noms inconnus vous trottent dans la tête, des noms de personnes mortes. Des visages vous regardent, ingrats, mais souriants. Ce sont des yeux aujourd’hui éteints qui vous suivent ainsi. […]

Christian Boltanski a travaillé autour du thème des Suisses morts. […] Sur chaque boîte de biscuits est collée une photographie découpée dans les avis mortuaires parus dans un journal valaisan. Les noms énumérés par une voix féminine […] sont les noms de quelque mille disparus. Mais l’anonymat est respecté, […] ainsi l’a voulu Boltanski, fidèle au sujet austère de la finitude humaine. […] [Il] nous a habitués à cette sorte de rubrique nécrologique; il a rendu hommage aux Juifs, aux enfants morts, en présentant des photographies ou des vêtements.

Le voilà qui s’intéresse aux Suisses, lesquels pourtant, lesquels justement, meurent pour la plupart de mort naturelle. […] «Je crois que Les Suisses morts sont pour moi une œuvre sur la Shoah, fait observer l’artiste. […] Si j’ai utilisé les Suisses, c’est parce que, comme on le sait, les Suisses n’ont pas d’histoire. C’est presque une plaisanterie que de parler de Suisses morts parce que les Suisses n’ont pas de raison de mourir… Mais ce sont en même temps les plus universels par le fait qu’ils ne sont pas spéciaux, qu’ils ne sont rien. Ils sont simplement humains.» Ces Suisses morts représentent donc des victimes, telles les victimes de l’Holocauste. […]

Un hommage à la vie unique de chaque individu, un hommage à la vie tout court, précieuse, parce que si fragile. »