Un grand projet d’Etat traduit en un dessin librement jeté contre le ciel d’azur. Cinquante ans plus tard, Brasilia, vraie ville de quelque 2,5 millions d’habitants, capitale d’un pays en pleine conquête de soi, plantée dans la savane tropicale. Au «cœur géographique du pays» dont Juscelino Kubitschek, le président d’alors, voulait relancer l’occupation interne. Il avait donc ordonné l’opération, choisi sur concours l’urbaniste Lucio Costa, désigné l’architecte Oscar Niemeyer et conduit tambour battant le chantier.

D’abord une immense étendue de terre rouge et des nuages emportés par le vent; puis un tracé, celui du Plan pilote en forme d’avion; puis des échafaudages à perte de vue et une fourmilière de plus de 60 000 ouvriers. Quatre ans plus tard, une cité idéale atterrissait sur ce haut plateau du Brésil central, à 1100 mètres d’altitude, ordonnée en secteurs, comme le Chandigarh de Le Corbusier, proche et maître des constructeurs de Brasilia.

La place des Trois-Pouvoirs forme, très logiquement, le cockpit de l’appareil: coupole évasée pour la Chambre des députés; coupole plus petite et renversée pour le Sénat; haut immeuble administratif en guise de pivot. Elle se complète du palais du Planalto (l’exécutif) avec sa rampe d’accès monumentale, et du Tribunal fédéral suprême. De part et d’autre de l’axe immense qui y conduit, se distribuent les massifs bâtiments des ministères. Image de carte postale, désormais. Pourtant, face à cet ensemble monumental, comment ne pas se sentir saisie. La grandeur, l’harmonie, la force plastique de ces silhouettes blanches qui disent dans l’espace, de manière succincte, immédiate et évidente, ce que l’Etat peut être, emportent l’émotion.

Aujourd’hui, traverser Brasilia en voiture – car la ville, on le sait, n’a pas été conçue pour le piéton – c’est parcourir un immense parc très riant. L’architecture se dissout dans la végétation, les activités y sont clairement ordonnées: zones résidentielles, quartier des ambassades, lac artificiel avec club de yacht, club d’équitation, golf, secteur commercial, industriel, bancaire, sportif, cité universitaire… Les enfants qui ont la chance de grandir à l’intérieur des quadras, les grands patios formés par les immeubles de logement, peuvent y jouer sans surveillance particulière. Pour près de 500 000 de ses habitants de condition bourgeoise, la capitale brésilienne offre un certain confort et de bonnes possibilités de carrière. Même si elle ne parvient toujours pas à «faire ville», c’est-à-dire à constituer une véritable urbanité, ils s’en accommodent.

Les autres deux millions – ceux qui ont édifié Brasilia et leurs enfants, ainsi que les flots de migrants fuyant la misère des campagnes – vivent dans les cités satellites qui forment une couronne de misère autour de la ville. Le Plan pilote, resté par ailleurs inachevé, n’avait pas prévu leur présence ni planifié leur installation. La croissance démographique de la capitale reflète les contradictions de la société brésilienne, les très riches encerclés par les très pauvres. Autour du centre classé, la spéculation immobilière fait rage, interdisant l’accès aux familles modestes.

Qu’en est-il des beaux bâtiments, des fameuses colonnes du palais de l’Alvorada, résidence des présidents brésiliens, dessinées par Oscar Niemeyer, dont André Malraux assura qu’elles constituaient «l’événement architectonique le plus important depuis les colonnes grecques»? Hâtivement construits et malmenés par le climat, les édifices les plus prestigieux, telle la cathédrale, souffrent de détériorations et présentent de profondes fissures; ils se trouvent en cours de restauration. D’où cette remarque lue dans l’ Estado de São Paulo, grand quotidien de référence: «Brasilia est née d’un chantier et c’est comme chantier qu’elle commémorera ses cinquante ans»…

Travaux ou pas, le programme des festivités s’annonce nettement plus modeste que prévu. Les vedettes internationales ne viendront pas. En effet, la capitale, qui forme un Etat en soi, le District fédéral, se trouve plongée dans une crise profonde depuis l’arrestation de son gouverneur, José Roberto Arruda, pour faits de corruption avérés. Evénement historique, puisqu’il s’agit de la première incarcération d’un politicien de ce niveau. L’affaire, qui a entraîné une avalanche de révélations, indigne une opinion déjà très fatiguée par la faible moralité publique de ses représentants.

Or l’autonomie politique de Brasilia et son statut de capitale lui valent des privilèges et des ressources versées par l’Union brésilienne plus généreusement qu’à d’autres Etats. Cette situation, qui encourage le dévoiement de l’argent, fait de Brasilia une scène de scandales à répétition. Aussi des voix s’élèvent-elles qui demandent une révision de ces prérogatives et une meilleure répartition du financement des Etats et des municipalités. Entre une crise politique qui n’a pas encore touché le fond et l’humeur sombre des citoyens de Brasilia, le climat n’est pas aux effusions.

Sur ce dossier, le président Lula et son gouvernement, engagés dans une bataille électorale aux perspectives incertaines, se montrent circonspects. L’aventure de Brasilia, emblème d’un Brésil emporté par l’essor industriel, ne fait pas partie de la mythologie cultivée par le Parti des travailleurs qui a porté l’ancien migrant nordestin au pouvoir. Le chantier de la capitale a coûté cher aux citoyens; il n’a pas peu contribué à l’inflation galopante qui a ravagé l’économie et rongé le pouvoir d’achat des Brésiliens pauvres durant plus de deux décennies. Quatre ans après son inauguration triomphante, Brasilia eut la mauvaise fortune de se transformer en siège d’un régime autoritaire.

La férule militaire n’encouragea pas le rapprochement du peuple et du pouvoir. La ville poursuivit sa croissance selon le système du développement séparé. Outre les belles villas et les immeubles cossus, rien n’avait été pensé. La ville démocratique modèle, selon l’idée de ses constructeurs, ne s’est pas édifiée d’elle-même, par la force d’un tracé rationnellement pensé. La ségrégation sociale dure encore. De sorte que cette cité dont les beaux quartiers ne manquent pas de charme ni de majesté apparaît déjà comme datée. Figée au temps du rêve d’un progrès planifié.

Apogée de la modernité architecturale dans sa version tropicale, Brasilia en a immédiatement signalé les limites, la réalité ne se laissant pas réduire et se chargeant de mettre rapidement en échec l’utopie. Les constructeurs de Brasilia, Lucio Costa comme Oscar Niemeyer, qui se situaient à gauche sur l’échiquier politique, ont sans doute attribué l’échec à un système politique oligarchique et à un capitalisme sans frein. A son retour, la démocratie n’a pas été à même de corriger à elle seule les effets d’une vision tout autant rigide qu’elle se voulait généreuse.

L’architecture brésilienne de la seconde moitié du XXe siècle doit, pour sa part, beaucoup à Brasilia, qui lui a valu un vigoureux coup de projecteur international et l’a aidée à briser son isolement. Cependant, l’emprise prolongée du modernisme, encore perpétuée par l’enseignement, a produit également des effets ambigus. Formation toute de rigueur et d’exigence, ce mouvement s’est transformé en carcan esthétique que les jeunes professionnels brésiliens cherchent à secouer de toutes leurs forces aujourd’hui.

Le temps a eu raison des rêves d’architectes, d’urbanistes et de chef d’Etat. Pour le regard lointain, Brasilia conserve – et sa magie réside là – la force d’une épopée. Le symbole d’une communauté qui aurait pu advenir. D’une société efficace, prospère et tranquillement heureuse. Non pas une ville mais l’espoir d’une ville.