Berne

Bribes de vie d’un mathématicien fou

Peter K., le forcené de Bienne qui a tiré sur la police, est un homme très mystérieux. Il avait annoncé que le 8 septembre serait «la fin de tout»

Un homme âgé, mesurant 2 mètres, barbe et cheveux blancs, court la ville de Bienne armé d’un fusil. A l’heure où ce journal part sous presse, cela fait 58 heures que Peter K. file entre les doigts de la police. Il nargue près de 300 agents des troupes d’élite en provenance de Berne, de Zurich, d’Argovie et de Bâle-Campagne. Après s’être barricadé mercredi dans sa maison du quartier résidentiel des Tilleuls, qu’il refuse de voir vendue aux enchères, il a sauté d’une fenêtre à 1 heure du matin, dans la nuit de mercredi à jeudi, et tiré sur un policier, qu’il a grièvement blessé. Puis il s’est enfui.

La nuit suivante, vers minuit et demi, alors que la police le croyait errant, peut-être noyé dans un étang à plusieurs kilomètres – les chiens avaient suivi une fausse piste –, il est revenu dans «son» quartier des Tilleuls, au chemin Mon-Désir où il réside, et a de nouveau tiré à plusieurs reprises en direction des policiers en faction. La police a riposté, il n’y a pas eu de blessé, mais le retraité de 67 ans, très alerte, est de nouveau parvenu à se faire la malle. La police le cherche toujours.

Peter K. est une énigme. Rassembler les pièces du puzzle de sa vie et de sa personnalité dans une ville en état de choc n’est pas tâche aisée. Personne ne semble le connaître. Ses voisins l’ont bien aperçu une fois ou l’autre, souvent à la tombée de la nuit. Et cela fait longtemps que personne ne lui a parlé. A l’épicerie du bout du chemin Mon-Désir, la vendeuse avoue ne l’avoir jamais vu.

Pourtant, l’homme est Biennois depuis sa naissance, le 9 juillet 1943, date qui ressort des documents que Le Temps a pu consulter. Il est né dans la maison ­familiale du N° 9 du chemin Mon-Désir. Germanophone, il étudie au Gymnase de la rue des Alpes, puis devient ingénieur mathématicien de haut rang, vraisemblablement à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Il a enseigné, hors de sa ville natale d’abord, puis à temps partiel au Technicum de Bienne, d’où il fut licencié parce qu’il refusait de s’adapter aux exigences technologiques de l’informatique, comme en témoignent les lettres qu’il écrira, des années plus tard, et qu’un fonctionnaire a conservées. On ne lui connaît pas d’activité sociale. Il laisse étonnamment peu de traces partout où il passe, comme à l’armée. D’ailleurs, les autorités refusent de dire si le fusil dont il fait usage depuis trois jours est une arme de service.

Sa mise à la porte remonte à une décennie. Il vit alors avec ses parents, dans l’immeuble familial. Pour lui, la cellule familiale est un repère «intouchable», écrira-t-il. En 2000, son père décède, puis sa mère, quatre ou cinq ans plus tard.

Peter K. se retranche alors dans la maison, où il vit seul. On l’aperçoit parfois le soir, une lampe-torche à la main. Mais il ne parle à personne, ne fréquente personne. Il a des problèmes financiers, au point qu’en 2007, l’autorité tutélaire de la ville de Bienne demande sa mise sous tutelle. Peter K. s’y oppose et le juge lui donne gain de cause. Les services du municipal Pierre-Yves Moeschler ne retiennent qu’une mesure d’accompagnement minimale et lui désignent un conseiller juridique.

Dès lors, Peter K. s’oppose à toute mesure venant des autorités. Il le fait au travers de lettres, écrites à la machine à écrire, en Hochdeutsch parfait, sans fautes et sans ratures, avec des titres et des chapitres, qu’il envoie à la justice, aux autorités de la ville, au gouvernement cantonal, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme. Le préfet Philippe Garbani a conservé ces missives, exceptionnellement longues. Jusqu’à 120 pages pour l’une d’elles, datée de janvier 2008.

L’ancien mathématicien ne se limite pas à argumenter minutieusement ses oppositions aux décisions. «Il livre un plaidoyer contre les autorités, les juges, tous ceux qui lui en veulent, qu’il accuse d’être des corrompus, des criminels, des salopards, dit Philippe Garbani. C’est un paranoïaque.»

Ce n’est pas tout. L’une des 120 pages interpelle en particulier. Il y réfute des accusations qui auraient été portées contre lui: «Contrairement à ce qu’on me reproche, je n’ai pas tué mon père. Je n’ai pas violé ma sœur», écrit Peter K. Jamais aucune procédure n’a été ouverte pour vérifier de telles allégations.

Peter K. s’en prend à sa sœur, qui vit en France, accusée d’avoir délaissé sa famille. Il lui reproche d’avoir été mêlée aux mouvements d’émancipation des femmes, en Mai 68. Il lui en veut, parce qu’elle serait le symbole d’une société qui va à vau-l’eau, pourrie, dépravée.

A plusieurs reprises, l’autorité tutélaire biennoise l’assigne à subir une expertise psychiatrique. Il ne va pas aux rendez-vous. Fallait-il s’en inquiéter? Les autorités auraient pu transmettre un «avis de détresse» au préfet, pouvant induire l’internement psychiatrique, aux fins d’assistance. «Il faut pour cela de sérieux indices que le personnage met en danger sa propre vie ou celle d’autrui», explique Philippe Garbani. Or rien, dans les longues missives de Peter K., ne laissait entrevoir des perspectives suicidaires. Il n’y avait pas de menaces non plus.

«Je me suis inquiété vendredi de la semaine passée», poursuit Philippe Garbani, désormais vice-préfet de Bienne-Nidau. Parce qu’un juge civil a décidé que la maison de Peter K. serait vendue aux enchères. Sa sœur était favorable à cette formule, Peter pas. «Un juriste de l’autorité tutélaire biennoise a reçu un appel d’un cousin de Peter K., habitant en Angleterre, raconte le préfet. Ce cousin, pourtant brouillé lui aussi avec le sexagénaire du chemin Mon-Désir, avait reçu une lettre de Peter K. à ce point préoccupante qu’il a cru bon d’alerter les autorités. Le vieil homme évoque la vente aux enchères de sa maison, prévue le 29 septembre à l’Hôtel Elite à Bienne. Il parle surtout du 8 septembre, date retenue pour les visites de l’immeuble. Peter K. écrit: «Le 8 septembre, c’est la fin de tout. J’ai lutté, j’ai perdu. Et je connais notre police!»

Philippe Garbani décide qu’il ira personnellement au matin du 8 septembre parlementer avec Peter K. Il est devancé par une autre décision de justice, impliquant l’intervention massive de la police. Ce sont les troupes d’élite qui iront frapper à la porte de Peter K., mercredi à l’aube. C’est là que tout dégénère. «Que Peter K. estime que la guerre est déclarée», juge le préfet.

L’homme avait placardé un panneau devant sa porte: «Cette maison n’est pas à vendre.» Lorsque les policiers ont tenté de prendre langue avec lui, il a tiré deux coups de feu. La police a entendu deux détonations et craint que le forcené ait des explosifs. Peter K. n’a pas répondu aux appels des agents. Il n’avait pas de téléphone.

Persuadé que Peter K., voulant défendre sa maison, y resterait cloîtré, la police a joué la montre. Pourtant, malgré son impressionnant dispositif, elle s’est laissé surprendre la première nuit, lorsque Peter K., à 1 heure du matin, saute d’une fenêtre et tire à bout portant sur un policier. Le sexagénaire s’est alors enfui à travers les jardins du quartier, profitant de la confusion au sein des troupes policières. Les forces de l’ordre, croyant qu’il était retourné chez lui, attendent de longues heures avant de défoncer la porte d’entrée. Puis de fouiller minutieusement toutes les pièces pour découvrir que Peter K. n’y était plus.

Vue de l’extérieur, la maison de Peter K. est une jolie villa mitoyenne, avec une toiture à quatre pans. Comme toutes les maisons alentour, elle a un jardin arborisé. Celui de Peter K. est en friche, ce qui enrage les voisins. Depuis plusieurs années, les volets restaient fermés. Mais personne ne s’est inquiété du destin d’un homme qu’on ne voyait pas, sinon pour relever le courrier dans la boîte aux lettres, ou arpenter son jardin, la nuit, avec sa torche.

Une habitante du chemin Mon-Désir a même été surprise d’apprendre que l’immeuble N° 9 n’était pas vide. «C’était le Fort Alamo de Peter K.», affirme le préfet Garbani. Il s’y était reclus, il y écrivait ses longues lettres d’indignation aux autorités. Dans le plus grand secret, sans susciter la curiosité des voisins.

Si Peter K. est une énigme, l’intervention policière pose presque autant de questions. Les jours précédant le 8 septembre, des policiers en civil ont observé Peter K., de loin, le voyant notamment relever son courrier. Sans intervenir. Puis il y eut l’énorme dispositif mis en place mercredi, un retrait partiel jeudi soir, un retour en masse la nuit suivante, puis de nouveau moins de policiers vendredi, et un renforcement des effectifs en soirée. «Je ne peux rien vous dire de la stratégie de la police ni de l’importance du dispositif», déclare François Gaudy, chef régional Seeland- Jura bernois de la police cantonale, envoyé devant la meute de journalistes accourus à Bienne pour fournir quelques indications, tenter de rassurer la population et essuyer les critiques. Il s’est ainsi contenté de déclarer que «l’affaire n’est pas aisée», ou que «le malfaiteur a l’avantage de bien connaître les lieux». Vendredi soir, la police affirmait seulement que la population ne court «quasi aucun risque», le forcené s’en prenant uniquement aux autorités.

Appelée à accompagner François Gaudy vendredi midi en conférence de presse, la municipale biennoise de la Sécurité, Barbara Schwickert, a salué l’engagement de la police cantonale. Sans grande conviction. Assis à ses côtés, celui qui fut le chef de la police municipale de Bienne avant qu’elle ne soit cantonalisée, André Glauser, se tait. Mais tout indique qu’il n’en pense pas moins. Que la stratégie de la police cantonale d’élite n’était pas la bonne.

Jeudi, François Gaudy déclarait que l’objectif de l’intervention était de sauver toutes les vies, y compris celle du forcené, encore considéré comme un vieillard désespéré. Vendredi, le représentant de la police laissait entendre que si elle était à nouveau visée, elle pourrait abattre Peter K. «C’est justement ce qu’il cherche, dit le préfet Garbani. Il a tenté de résister, il a perdu et risque de provoquer à ce point la police qu’elle le tuera.» En attendant, il la nargue.

A Bienne, dans le quartier des Tilleuls et ailleurs, les appréciations de la population vont de l’incrédulité à la peur. La tension est palpable. On se dit «en sécurité, mais on se méfie». L’impuissance de la police fait l’objet de nombreuses railleries. Le mystère entretenu par la police, qui livre aussi peu d’information que possible, favorise les spéculations. Où se cache Peter K.? La police affirme qu’il quitte le quartier des Tilleuls la journée. Se réfugie-t-il dans la forêt voisine? Ou dans une planque qu’il avait repérée et aménagée auparavant? Vendredi soir, à la nuit tombée, Bienne semblait calme. Mais l’angoisse rôde en ville. Le reverra-t-on? Vivant? Prêt à tirer?

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