Dilwar Hussain, chercheur à la Fondation islamique (lire ci-contre), juge que «de façon générale la situation de l’islam à Leicester est très positive». Avec une petite équipe d’étudiants, il vient d’achever une enquête pour le compte de la fondation Open Society de George Soros qui mène une recherche comparative sur l’intégration des musulmans dans onze villes européennes. Né au Bangladesh, Dilwar Hussain a fait sa scolarité en Grande-Bretagne. Dans la conversation, son emploi du «nous» s’applique aussi bien à la communauté musulmane qu’au citoyen britannique, identité à laquelle il se réfère en premier lieu.

Le Temps: Quelle est la recette de Leicester?

Dilwar Hussain: C’est un mélange de leadership politique, d’actions pragmatiques et d’une immigration particulière, très diverse, qui crée ici une dynamique spéciale. Il faut encore relever la haute éthique du journal local et de la BBC qui ont délibérément évité d’alimenter les controverses tout en se montrant critiques. Il y a enfin une organisation efficace des communautés religieuses sous la direction de l’Eglise anglicane. Un exemple? Quand il y a des tensions entre l’Inde et le Pakistan, l’évêque prend l’initiative de convoquer des réunions des communautés impliquées pour créer le dialogue avec ce principe: mettons-nous d’accord sur le fait d’avoir des désaccords.

– Le modèle communautaire est accusé de créer des ghettos et de la discrimination. Qu’en dites-vous?

– C’est en partie vrai. La critique est apparue après les attentats de New York en 2001 et de Londres en 2005. Mais je ne connais pas de société où cela n’existe pas. Si vous prenez le cas de la France, il y a de nombreux ghettos même si on ne les appelle pas ainsi. Je ne dis pas que les communautés sont saines, il faut une intégration culturelle, éviter de se couper de la culture dominante. Mais la question est de savoir comment. Les temps changent. Dans les années 1970, on parlait de multiculturalisme. C’est aujourd’hui un gros mot qui signifie ghetto. On parle depuis une dizaine d’années de «cohésion de communautés». On devient un petit peu assimilationniste, mais on est encore très loin du modèle français.

– Une enquête montrait que 34% des Britanniques ont un sentiment d’hostilité à l’égard des musulmans. Est-ce que cela vous étonne?

– C’est l’effet des attentats. Objectivement, lorsque l’on voit des gens se faire exploser, cela inquiète tout le monde, que l’on soit musulman ou non. Que fait-on dès lors? Les musulmans qui ont choisi de s’installer ici doivent accepter de vivre dans une société sceptique envers la religion. Les musulmans ont beaucoup à apprendre, ils ont une vision trop romantique de leur propre histoire. Dans le même temps, les Britanniques sont restés très généreux, ouverts d’esprit. Pour un musulman, il y a des endroits moins agréables en Europe. Après les attentats de 2005, il y a eu un débat politique, des mesures sécuritaires, mais pas d’attaques physiques. Cela dit, il faut penser un islam beaucoup plus progressiste qui doit subir un processus comparable à la Réforme du christianisme. Il faut accepter les tensions et permettre un certain chaos pour y parvenir. Le vote suisse sur les minarets a aussi eu un impact dont la droite profite.

– Il y a de plus en plus de niqabs. Comment freiner cette pratique qui alimente les craintes?

– Voilà ce que je dis aux filles qui le portent: oui, c’est votre droit le plus absolu de porter le niqab et ce n’est pas à l’Etat de dire comment l’on doit s’habiller. Mais vous avez aussi la responsabilité de considérer les conséquences de vos actes. Si l’on s’habille comme des extraterrestres, on crée la suspicion et le doute. On ne peut pas en ignorer les conséquences pour les autres musulmans. Pour ma part, je pense que niqab et burqa ne sont pas appropriés à l’Europe. Ce n’est pas requis par l’islam. Mais il est difficile d’articuler un tel discours dans les champs politique et média­tique.