Le verdict est tombé. Il est sans appel et marque la fin d'un psychodrame qui déchaîne les passions depuis des mois. La Commission européenne a interdit mercredi à l'unanimité de ses 20 membres l'alliance des deux groupes allemands Kirch et Bertelsmann dans le projet de télévision numérique Premiere.

Karel Van Miert, le commissaire chargé du dossier, a expliqué que le projet aurait placé les deux groupes en situation de monopole sur le marché germanophone (Allemagne et Autriche). «Notre préoccupation n'était pas d'interdire (l'alliance), mais de trouver une solution qui permette à d'autres d'avoir une chance» sur le marché de la télévision numérique outre-Rhin. «Il est bon qu'il y ait de la concurrence, c'est bon pour le consommateur», a ajouté le puissant commissaire à la Concurrence, en citant les exemples français et espagnol où plusieurs bouquets numériques cohabitent.

Des solutions

La Commission, «gendarme» de la concurrence en Europe, n'a pourtant pas ménagé ses efforts pour convaincre les deux groupes de faire des concessions afin que Bruxelles puisse donner sa bénédiction au projet. Mardi soir encore, Karel Van Miert leur a suggéré des solutions. Il proposait qu'une partie du bouquet numérique de Première soit mis à disposition des câblo-opérateurs par la mise en place d'un système de TV à la carte (pay per view). «Nous avons été extrêmement flexibles, probablement trop, pour essayer de trouver un accord», plaide le commissaire.

La manœuvre a failli réussir. Leo Kirch, le magnat bavarois de l'audiovisuel, et Deutsche Telekom, associé au projet, ont accepté la solution. Mais Bertelsmann l'a refusée et en a informé Bruxelles hier sur le coup de midi. «Les exigences de la Commission auraient complètement tronqué la concurrence en Allemagne», a fait valoir le directeur de l'audiovisuel du groupe, Michael Dornemann.

«Kirch panique»

Kirch et Bertelsmann ont pourtant mis passablement d'eau dans leur vin depuis l'annonce de leur projet en décembre dernier. Il prévoyait que la Compagnie luxembourgeoise de télévision (CLT-Ufa) – filiale de Bertelsmann – et Kirch, le leader allemand de la fourniture de films et de programmes de divertissement, transforment leur chaîne commune Premiere en plate-forme pour la télévision numérique à péage. Kirch aurait dissous sa chaîne déficitaire DF1 (160 000 abonnés contre 200 000 escomptés à la fin 1996). Les ressources dégagées auraient été incorporées dans Premiere, à laquelle le magnat bavarois transférait également les droits de sa chaîne sportive DSF.

Au chapitre des concessions, les deux groupes alliés à l'opérateur Deutsche Telekom se sont par exemple engagés à ouvrir à la concurrence le capital de Beta Research. Cette entreprise appartient à Kirch. Elle détient la licence du décodeur numérique (D-Box) qui permet de capter les programmes de Premiere. D'autres opérateurs auraient ainsi pu se servir de l'infrastructure de Deutsche Telekom et ses 17 millions d'abonnés au câble pour commercialiser la chaîne Premiere.

Bruxelles exigeait cependant que ces câblo-opérateurs concurrents puissent également composer leur propre bouquet au sein de l'offre de Premiere, voire modifier le contenu des programmes. Une exigence jugée inacceptable par Bertelsmann. «Nous aurions été obligés de subventionner nos concurrents. Notre capacité à innover et à prendre des risques aurait été entravée. La CLT-Ufa ne pouvait prendre la responsabilité d'un tel projet», a répliqué sèchement Michael Dornemann.

Le veto de Bruxelles – qui a pour effet de saborder le projet – n'a pas désarmé Kirch. Le magnat bavarois s'est dit prêt dès hier à soumettre un nouveau dossier à la Commission en tenant compte de ses objections. Une hypothèse que Bertelsmann semble en revanche exclure. «Ce n'est pas parce que Kirch panique que Bertelsmann doit se comporter de manière déraisonnable sur le plan économique», affirme le porte-parole du groupe.