En bateau

On est bien chez nous

En Suisse romande, la campagne des opposants à la caisse publique présente deux types d’affiches. La première montre un tas de gens apparemment très malheureux de se trouver entassés dans une grande boîte en plexiglas aux charnières métalliques (pour le côté prison). Ils ont le visage écrasé contre la vitre, ils peinent à respirer, les enfants crient, les vieux étouffent, ah, les pauvres gens, car ils sont littéralement entassés dans une grande caisse unique…

Bon. Et la deuxième? En jargon, on parle du volet «testimonial» de la campagne, parce qu’on y voit en gros plan des personnes censément représentatives de la population, prononcer une phrase censément synthétique des enjeux du vote. Ici, la dame d’un certain âge dit: «Je ne veux pas qu’on m’impose mon traitement!» Le monsieur d’un certain âge dit: «Je ne veux pas perdre mon médecin de famille!» Le jeune dit: «Je ne pourrai plus choisir la prime la moins chère!». La mère de famille (tenant son fils au bord des larmes) dit: «Pour lui, je ne veux pas risquer la qualité des soins!» Et le père de famille? Hein? Qu’est-ce qu’il en dit, le père de famille? Accrochez-vous bien, c’est de loin la meilleure: «Je ne veux pas m’enfermer dans un système à la française.»

Alors voilà. Comment dire? Et surtout, par où commencer?

Je viens de téléphoner au Comité interpartis «Non à la caisse publique» pour questionner un aimable chargé de communication sur ce que signifiait au juste, dans son esprit, ou dans celui de la droite politique, d’economiesuisse, des cliniques privées et du lobby des assurances qui l’emploient, l’idée apparemment repoussoir d’être «enfermé dans un système à la française». Il m’a répondu qu’en Suisse romande, «la Sécu» était souvent perçue de manière négative, que l’association «Sécu = surendettement public» tenait d’une sorte d’évidence indiscutable, et qu’en somme, l’argumentaire de campagne consistait à s’appuyer sur les mauvais exemples donnés par les pays limitrophes, pour dire qu’au fond, en l’état actuel des choses, on était tout de même bien chez nous.

Ainsi, ai-je appris, chaque région linguistique déploie une campagne différente. Au Tessin, un jeune homme vous regarde dans les yeux en disant: «Non à un système de santé à l’italienne!» A la mi-août, cette affiche a fait réagir de part et d’autre de la frontière – des Tessinois estimant honteux d’attiser gratuitement le sentiment anti-italien, et des politiciens italiens revendiquant, quant à eux, les qualités avérées de leur système de santé. Pendant ce temps, on notera qu’en Suisse romande, personne ne s’étonne qu’une campagne politique suisse élève au rang d’argument une espèce de French-bashing de comptoir on ne peut plus bas de plafond. Mais enfin, passons.

Qu’en est-il en Suisse alémanique? Comme c’est bizarre, point d’argument de cette veine sur les affiches. Le système de santé allemand, apparemment, n’est pas assez nul pour éveiller le mépris des Suisses. Pire, il ressemble un peu au nôtre, mais avec une composante sociale et solidaire plus prononcée. Il vaut donc mieux ne pas en parler, des fois que cela donnerait des idées.

Ces méthodes de communication politique ne sont pas seulement malhonnêtes et abrutissantes. Elles ont le mépris de l’intelligence et sont un poison pour le débat public.

Que dit le père de famille? «Je ne veux pas m’enfermer dans un système à la française»