Cassie a 14 ans, presque 15. Elle est Anglaise. Elle avoue ne pas être parfaite, et, selon ses propres termes, pas particulièrement intelligente. Le logo qui apparaît sur chaque page de son site personnel la montre habillée en écolière dans la chambre de la maison de ses parents. L'adresse Web en lettres rose bonbon apparaît en haut à gauche de la photo de la jeune fille. Cassie écrit son journal presque chaque jour. Elle parle de ses journées à l'école, de ses parents, d'une vie bien tranquille de jeune fille de province. Elle écrit que plutôt que de «sortir en boîte de nuit au risque de se faire abuser par des inconnus», elle préfère se dévoiler dans l'intimité relative de son site.

Chacune de ses interventions est suivie des réactions de ses nombreux lecteurs. Sur une autre page, on peut en savoir plus sur elle, la région où elle habite, sa personnalité, ses goûts, qui sont ses copines. Le site oriente même vers un fan-club construit à partir d'un service gratuit. Une adolescente ordinaire, juste un peu plus populaire que la moyenne? Pas vraiment. Cassie est une camgirl.

Rarement âgées de plus de 20 ans, ces filles choisissent Internet comme mode d'expression et créent des sites dont elles sont le principal sujet. Leurs pages sont un mélange de blog (ces sites mis à jour très régulièrement par leur auteur, qui contiennent humeurs et commentaires à la façon d'un journal intime), webcam (ces petites caméras qui permettent de prendre des photos et de les poster en quelques secondes sur un site), flirtent avec le porno et contiennent souvent une bonne dose de matérialisme.

Les camgirls poussent le concept du site personnel de Monsieur Tout-le-monde beaucoup plus loin, en rajoutant quelques éléments particuliers. Sur chaque page, Cassie affiche une invitation à lui faire un don. On peut lui envoyer la somme de son choix via PayPal, un système très populaire dans le monde anglophone qui permet de faire des micropaiements. La jeune fille propose aussi de visiter ses «photos bikini» sur un site externe. L'accès est payant, mais la promesse a de quoi en convaincre plus d'un: «Venez voir votre camgirl préférée devenue complètement sauvage.» Le visiteur peut enfin se diriger vers une «wish-list», un système mis en place par amazon.com qui permet à tout un chacun de regrouper ce qu'il aimerait se voir offrir. La liste de Cassie mélange des disques de variété, des livres et des jouets Hello Kitty. On peut lui envoyer n'importe lequel de ces articles en moins de deux clics. Chaque objet, de 7 à 140 dollars, est accompagné d'un bref descriptif qui permet d'anticiper le plaisir que le cadeau procurerait à Cassie.

Tout un programme, enrobé dans un design paradoxal, mélangeant couleurs innocentes, déclarations naïves, photos aguichantes et slogans pornos. Pour les filles, l'équation est simple: plus elles en montrent, plus elles gagnent. Chaque cadeau reçu d'un internaute donne lieu à une récompense, le plus souvent sous la forme de photos destinées au seul donateur. Le tout fonctionne comme des enchères, où plus le cadeau offert est beau, plus le «bienfaiteur» peut espérer avoir une photo suggestive. A l'insu de leurs parents et grâce à une technologie élémentaire, accessible et gratuite, les camgirls ont inventé une façon de se payer à peu près n'importe quoi. Elles utilisent le Web pour assouvir tous leurs désirs et gagner leur indépendance financière. En vendant leur image, elles bénéficient du pouvoir d'achat des voyeurs du monde entier venus chercher un peu de vérité sur des sites au parfum d'interdit, à la limite de la pédophilie et du porno amateur.

Le mouvement des camgirls se structure. Plusieurs sites portails listent les différents sites, des standards s'installent. Plusieurs courants apparaissent, avec une scission qui se dessine entre celles qui se refusent à exploiter leur image à des fins commerciales et les autres. La page personnelle anecdotique évolue avec l'arrivée d'une génération plus apte à maîtriser et comprendre les nouvelles technologies, qui sait utiliser ces outils à son avantage.