Grâce au magazine en ligne Slate.fr, j’apprends que le catalogue Ikea est le troisième ouvrage le plus diffusé dans le monde, après la Bible et Le Petit Livre Rouge de Mao. Selon l’auteur de l’article, il aurait même valeur de guide spirituel, mettant en valeur «sa philosophie commode».

Je suis donc allé vérifier ses allégations puisque, comme 200 millions de foyers, j’ai reçu le catalogue dans ma boîte aux lettres. Je l’ai lu attentivement, et j’ai été bluffée. Plus encore qu’un «grand livre de sagesse moderne», cet album de 326 pages est l’expression la plus concrète, la plus quotidienne et la plus aboutie de la social-démocratie. Si on devait expliquer à un extraterrestre ce qu’est l’Europe, elle qui a tant de peine à savoir ce qu’elle veut et ce qu’elle vaut, il faudrait lui mettre dans les mains ce programme illustré. Il serait conquis par tant de convivialité, de simplicité et de naturel; par tant de biens si intelligemment acquis et généreusement partagés. Et comme toute Bible a ses préceptes, le géant jaune et bleu a aussi ses mantras. Notre patère qui êtes aux Cieux…

Le tutoiement comme abolition des privilèges

Il y a beaucoup d’images, mais aussi beaucoup de textes dans le catalogue. On t’y tutoie comme si tu étais un ami de longue date, forcément acquis aux valeurs de la communauté. Des valeurs qui ne se discutent plus. On est dans le monde d’après, un monde qui a dépassé les clivages, résolu ses tensions, surmonté ses angoisses. Le PDG y est traité comme le chômeur, la mère de famille comme la célibataire loufoque, le Suédois, fondateur de ce monde idéal, comme tous les étrangers qui ont choisi ce nouvel Eden. Le «tu» indique que tu es unique, mais comme tous les autres. Du sur mesure communautaire. Le mantra: «Seul dans ton univers, et pourtant tous ensemble.»

Le rangement comme prélude à la responsabilité

Trier, prévoir, organiser, voilà la trilogie du succès. C’est la version moderne de «Comme on fait son lit on se couche». Un hymne à la responsabilité individuelle, avec sa récompense: la liberté. A Ikealand, tu es l’artisan de ta vie. Mais on te forme à le devenir. La clé de cet épanouissement, c’est le rangement: optimaliser l’espace, ne pas empiéter sur celui d’autrui, séparer vie publique/vie privée, se désencombrer pour y voir clair, mettre en valeur l’essentiel. Ce précepte est vrai pour tout le monde, quels que soient sa culture, ses orientations sexuelles, son âge ou ses origines. Il n’y a pas de vie dissolue à Ikealand que des vies mal rangées.

Le mantra: «De la place pour tout et tout à sa place.»

L’indifférence comme abolition des discriminations

Attention, il ne s’agit pas d’un manque de sensibilité mais de l’effet bénéfique d’une cohabitation réussie: quand on vit en paix, on ne se sent plus menacé par les différences. Les pages 50 et 51 du catalogue sont exemplaires qui montrent une cafétéria Ikea, avec son mobilier simple, clair, fonctionnel. Il est fait pour mettre en valeur les gens: un père et ses deux enfants roux, un couple de seniors, une jeune fille rêveuse, un homme discrètement tatoué et sa compagne superbement méditerranéenne, et un peu plus loin, deux femmes voilées. On ne les cache pas, c’est nous qui n’y prêtons plus attention. Elles se sont parfaitement intégrées dans cette communauté de consommateurs responsables. A Ikealand, le goût des autres passe beaucoup par la table. Ainsi est-il parfaitement naturel d’illustrer un repas familial par un délicieux mezze libanais, à condition bien sûr d’avoir la vaisselle qui va avec.

Le mantra: «Car ce que nous partageons va bien au-delà du simple repas.»

La transmission par l’exemple

Comment faire avec votre ado? La question est récurrente. Les réponses sont pratiques: faire des pizzas maison, placer le réfrigérateur tout près de leur habitat, les laisser organiser leurs chambre comme ils le souhaitent, ne pas déranger leur intimité. Une phrase en particulier fait mouche: «Si chaque enfant dispose de son espace à lui, cela peut aider à préserver la paix.» Voilà de quoi régler des conflits autrement plus enlisés… Dans le monde d’Ikea, on ne dit pas: «Fais pas ci, fais pas ça», mais «Fais comme moi» puisque chacun est le modèle de tout le monde. Voilà pourquoi à Ikealand, toutes les générations se côtoient dans une harmonie qui fait plaisir à voir.

Le mantra: «Apprendre la préparation des classiques, dans une cuisine dernier cri.»

Le recyclage comme vertu créative

L’utopie Ikea, c’est un monde sans déchets. Il ne s’agit pas de ne plus consommer, mais de consommer de telle sorte qu’il reste le moins de traces possible. Une grosse poubelle, c’est un peu la honte. Mais chez Ikea, on ne punit pas, on éduque par le plaisir. Trier ses ordures, c’est bien; les transformer c’est mieux; les sublimer, c’est carrément le nirvâna, à l’exemple de cette phrase: «Cette famille utilise ses déchets pour ses loisirs récréatifs.» D’ailleurs Ikea montre l’exemple: en Belgique, ce samedi 12 septembre, les gens peuvent ramener le catalogue de l’année précédente. Ils serviront à rembourrer les coussins d’une prochaine collection imaginée par le designer Charles Kaisin.

Le mantra: «L’éclairage LED est simplement plus esthétique.»

Toujours moins pour faire plus

L’Europe manque d’espace, tant mieux! Vous manquez de temps, la belle aubaine! D’argent, pas de problème! Manquer oblige à mobiliser sens pratique et imagination. Ça ne coûte rien d’être intelligent. Mais pour parvenir à tant de sagesse, il faut une culture de la modestie. Le catalogue s’ouvre d’ailleurs par un hymne aux petites joies: un geste, un mot, un clin d’œil, une patère, un tiroir à rangement, une pincette à linge…

Le mantra: «Ce sont les petites choses qui rendent le quotidien extraordinaire.»

La culture du compromis pour faire marcher tout ça

Là encore, on est dans la gestion même d’une démocratie bien comprise. On n’impose pas, on négocie. Le compromis n’est pas un abandon de ses convictions ou un renoncement à son plaisir, c’est la possibilité de les faire vivre avec d’autres. Et c’est excellent pour l’économie, à l’exemple de la fable du canapé: «Il veut quelque chose de ferme, elle préfère ne faire qu’un avec son canapé. Pourquoi choisir, si les deux leur permettent de vivre heureux pour toujours?»

Le mantra: «Se détendre au soleil en lisant un livre ou prendre une tisane sous les étoiles.»

La solidarité comme expression de sa gratitude

Les gens heureux n’ont pas le droit d’être égoïstes. A la fin du catalogue, on peut lire le travail qu’effectue la Fondation Ikea, dont la mission est d’améliorer le sort des réfugiés et de leurs familles. C’était bien avant la photo du petit Aylin et de cette nouvelle compassion dont faire preuve l’Europe. Le géant jaune a anticipé et compris, bien avant les autres, les enjeux de cette cause mondiale.

Le mantra: «Nous allons aider à ce que les réfugiés bénéficient d’une énergie renouvelable et propre.»

La boulette comme contrepoint à tant de perfection

A tous ceux qui craindraient un monde trop lisse et parfait, un monde orwellien, rappelons qu’Ikea a un produit culte, adoré des enfants, et désormais apprécié des végétarien: la boulette. Cela me permet une belle fin: «Nobody is perfect.»