Post-modem

Célébritocratie

J’aime les people: Kim Kardashian, bombe (an)atomique à télé-crochet dont la fille barbouille de peinture des sacs Hermès à X milliers de francs; et puis #AlexFromTarget, caissier frangé de supermarché texan, catapulté au rang de star d’un soir après qu’une photo eut galvanisé la twittosphère tout entière; et encore Nabilla, arriviste tragique, dont la violence déchire soudain la pulpe-fiction de papier glacé.

«People»? Je ne parle pas de personnes. Mais des récits qui les constituent, des images qui les racontent, de la prolifération de discours qui circulent à la surface de leurs silhouettes. Les célébrités ne sont rien d’autre que des corps de textes. D’ailleurs la profusion d’articles parus à propos de Kim, Alex et Nabilla (où l’on peut lire avec délectation la volatilisation néo-capitaliste des valeurs culturelles) m’a rappelé une excellente étude du sociologue Joshua Gamson. Il y relate comment l’idée de célébrité s’est transformée au cours du XXe siècle dans le discours des médias.

La célébrité est un truc assez récent. Selon Gamson, le vedettariat est à la démocratie libérale ce que l’héroïsme était à l’empire: tandis que cette dernière catégorie construisait des figures atemporelles qu’il s’agissait d’idolâtrer, le star-system produit des objets auxquels il s’agit de s’identifier. «Tout le monde a ses chances», promet la démocratie. «Ce pourrait donc être vous.»

En même temps, la vedette doit aussi avoir «un truc en plus» (talent, beauté, pognon…), et la transition s’est faite progressivement du versant aristocratique (héros) au versant démocratique (star) de la reconnaissance. Au début du XXe siècle, dans les journaux, les stars n’ont qu’une seule identité: celle de l’écran de cinéma. Puis, à mesure que les studios constatent les passions du public, la dimension privée de la star est projetée sur le devant de la scène. Lorsque les acteurs et actrices d’Hollywood prennent leur indépendance dans années 1920, s’y greffe peu à peu tout un appareil d’agents et de professionnels de la com­munication

Cet appareil prend toujours plus de place. On le décrit comme un «révélateur de talent». On en expose les rouages, afin de conférer aux stars une dimension plus humaine. Apparaît l’idée d’un public segmenté par «marchés», capables d’influencer la carrière des célébrités qui leur correspondent. Dès les années 1950, le magazine TV Guide parle de «fabrique à vedettes»; plus que de permettre l’éclosion, se pourrait-il que le consortium studios/agences/médias façonne des stars de toutes pièces?

Cette mise en lumière dans les médias d’un vedettariat cynique n’a pas rebuté le public, au contraire. Les audiences post-modernes sont plus friandes de stars que jamais, et l’injonction des réseaux sociaux à une mise en scène de soi générale parachève ce mouvement. Les vedettes «performent» et négocient leur célébrité au grand jour? Ce n’est que le reflet de notre condition d’animaux numérico-sociaux.

Résumons. Le fait d’embrasser l’artificialité prônée par l’appareil à produire des stars sape-t-il l’esprit de la démocratie, en remplaçant la raison par l’image? Ou nourrit-il au contraire les dynamiques démocrates en encourageant la participation («au fond n’importe qui peut y arriver») et en réduisant l’écart entre les admirés et les admirants? Selon Kim, Alex et Nabilla, la réponse pourrait bien être deux fois «oui». C’est là le paradoxe de la célébritocratie.

Cette mise en lumière dans les médias d’un vedettariat cynique n’a pas rebuté le public, au contraire