Le Temps: Quels sentiments éprouvez-vous après l’acceptation de cette initiative? Micheline Calmy-Rey: Je suis surprise et déçue par l’ampleur du résultat. Il est l’expression de craintes et d’inquiétudes. C’est une réaction de repli, une sorte de cri d’alarme par rapport au monde globalisé qui est le nôtre dans un contexte de crise économique. Dans ce contexte, il était facile de jouer sur les peurs et sur les craintes. Cela a été fait. L’initiative a été instrumentalisée par un parti politique représenté au gouvernement. C’est irresponsable et je le regrette.

– La réputation de la démocratie directe suisse ne risque-t-elle pas d’être écornée?

– Le débat a été pollué par des choses fausses et des amalgames. On a fait croire que l’islam équivalait à la violence et à la discrimination à l’encontre des femmes. On a laissé entendre. On a fait croire qu’on était à la veille de la construction de minarets par centaines et d’un envahissement par des extrémistes islamistes. Or, cette initiative n’est en rien une réponse contre le fondamentalisme. Et nous avons les moyens de gérer la construction de minarets par les lois cantonales sur la construction. Je suis certaine qu’il ne faut pas remettre en cause notre système politique.

– Le peuple suisse a-t-il voté contre les musulmans?

– Je ne le pense pas. C’est plutôt une mise en garde adressée au gouvernement. Les musulmans sont intégrés en Suisse. Ils pourront continuer d’aller prier dans les quelque 200 mosquées qui existent ici. La paix religieuse est un trait caractéristique de la Suisse. Après le cri d’alarme d’aujourd’hui, le Conseil fédéral devra s’engager encore plus pour le dialogue, la compréhension et la tolérance mutuelle.

– Craignez-vous une détérioration sérieuse de l’image de la Suisse?

– La Suisse entretient des relations étroites et suivies sur les plans politique, économique et culturel avec tous les pays musulmans. Nous conduisons un groupe de votes à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international qui regroupe des pays dans lesquels vivent 50 millions de musulmans. Ce résultat ne modifie pas les objectifs de politique étrangère de la Suisse. Elle reste le pays qui cherche à construire des liens entre les pays industrialisés et les pays non industrialisés.

– Quel travail d’explication allez-vous entreprendre auprès des pays musulmans?

– Ce travail, nous l’avons déjà commencé. Nous avons commencé une politique d’information active et directe auprès de nos interlocuteurs musulmans. Nous avons expliqué ce qu’était une initiative populaire, son fonctionnement, la position du gouvernement. Aujourd’hui, nous expliquons le résultat du vote. Et nous avons rédigé un argumentaire pour nos représentations à l’étranger.

– Mais la Suisse ne risque-t-elle pas de se retrouver confrontée aux mêmes difficultés que le Danemark après la publication des caricatures de Mahomet?

– Nous souhaitons continuer et renforcer notre politique de partenariat avec les pays musulmans. Et nous voulons bien expliquer que ce n’est pas un vote de rejet de la communauté musulmane. Cela nécessite quelques moyens pour être présent et expliquer la position de la Suisse à l’étranger. Il est important qu’on nous donne ces moyens.

– Faut-il renforcer la sécurité des ambassades?

– Non. La voie à suivre est le dialogue, l’explication du vote. Les ambassades sont bien préparées.

– Quel message adressez-vous aux Suisses, hommes d’affaires ou touristes, qui souhaitent se rendre dans un pays musulman?

– Je leur dis qu’ils ne doivent rien changer à leurs projets. Je le répète, nous entretenons des relations étroites avec les pays musulmans. Notre politique d’ouverture et de respect n’est pas touchée par ce vote.

– Beaucoup pensent que, si l’on votait sur ce même sujet dans d’autres pays européens, on obtiendrait la même réponse. Qu’en pensez-vous?

– Je pense que cette analyse est correcte, car le contexte est le même. Les gens ont de plus en plus le sentiment que les décisions qui les concernent sont prises à l’extérieur des frontières parce que le monde est de plus en plus interdépendant et

globalisé. Une partie du résultat de ce dimanche est liée à ce sentiment de perte de pouvoir et d’influence.

– Pensez-vous que l’affaire Kadhafi a influencé ce résultat?

– Dans le conflit avec la Libye, il n’y a aucun aspect religieux. Mais on ne peut pas exclure que cela ait quand même eu un impact sur le résultat.