Depuis la mi-janvier, la bataille fait rage pour les deux sièges démocrates-chrétiens au Conseil fédéral laissés libres par la double démission d'Arnold Koller et de Flavio Cotti. Les 246 membres de l'Assemblée fédérale, qui éliront les deux nouveaux conseillers fédéraux, se prononceront le 11 mars prochain. En principe, les candidats potentiels – ils sont officiellement huit à briguer l'investiture de leur parti – devraient donc uniquement séduire ces 246 électeurs. Et pourtant… La campagne électorale actuelle donne un peu l'impression aux Suisses que ce sera à eux de faire le choix. Les huit prétendants s'affichent largement dans les médias qui s'en donnent à cœur joie. Entretien avec François Gross, ancien rédacteur en chef de La Liberté, puis de Radio Suisse Internationale, observateur attentif à la fois de la politique nationale et du paysage médiatique suisse.

Le Temps: Comment voyez-vous l'actuelle campagne pour la succession Koller-Cotti?

François Gross: Il y a une attitude tout à fait nouvelle des différents candidats à l'investiture PDC. Contrairement aux précédentes successions de conseillers fédéraux démissionnaires, ils sont très ouverts vis-à-vis des médias. Aucun d'entre eux ne se protège. Ils pensent qu'ils doivent compter sur l'appui des médias pour leur campagne. Et personne n'ose dire qu'il est gêné par cette publicité faite autour d'eux. Au contraire, ils ont peur qu'une attitude négative puisse indisposer l'opinion publique à leur égard.

– Cette publicité est-elle vraiment l'œuvre des médias? N'avez-vous pas plutôt l'impression que les candidats en font parfois beaucoup?

– C'est vrai qu'ils déroulent le tapis rouge devant les médias. Car si le monde politique se plaint parfois de la puissance que représentent aujourd'hui les médias, il sait également qu'il n'est plus possible d'y échapper. Et je pense que les candidats PDC finissent par y prendre du plaisir. Il n'y a qu'à voir Peter Hess se faisant filmer par la télévision alémanique avec sa famille en vacances de ski, Adalbert Durrer posant devant les caméras au carnaval de son village, ou Jean-François Roth jouer le rôle d'un curé dans un spectacle d'amateurs. Le ministre jurassien va encore plus loin, dans l'émission Droit de Cité, en estimant qu'il faut soutenir toutes les formes durables de vie en commun: avec ce genre d'allusion, il invite les médias à franchir une frontière concernant sa vie privée, une frontière qu'ils n'ont encore pas osé dépasser.

– Mais les candidats pensent-ils vraiment que le fait de s'afficher peut leur être utile pour être élu au Conseil fédéral?

– Pas vraiment. Mais on sent chez certains d'entre eux que cette élection représente l'occasion de se confectionner une personnalité nationale. On fait un tour de piste, on dit un certain nombre de choses et puis voilà. En plus, cela peut permettre de couper la route à un ancien. Là, je pense plus particulièrement à l'attitude de Jean-François Roth par rapport à François Lachat.

– Et de la part des médias, constatez-vous également une évolution?

– Que ce soit dans les journaux ou à la télévision, il y a un grand besoin d'images nouvelles. Aujourd'hui, on ne se contente plus d'archives ou de photos du candidat avec sa femme et ses enfants. Outre cet aspect formel, il y a également une évolution sur le fond. Les médias ne veulent plus être seulement des observateurs, ils veulent aussi être des acteurs. Certains journaux vont jusqu'à mener campagne pour des candidats… ou même des non-candidats. Ainsi Le Temps pousse-t-il la candidature d'Eugen David.

– Cette médiatisation de la campagne est-elle selon vous positive et aura-t-elle une influence sur le scrutin du 11 mars?

– Tout cela me semble parfaitement artificiel et irréel. On fait comme si cette élection se faisait au suffrage universel avec une campagne à l'américaine ou à la française. D'un autre côté, les médias critiquent les propositions de Blocher de faire élire le Conseil fédéral par le peuple. De toute façon, cette campagne médiatique risque fort de n'avoir que peu d'influence sur le vote des parlementaires. Leurs critères ne sont pas les mêmes que ceux des médias. Ainsi, un homme comme Peter Hess a bien meilleure réputation au parlement que sur la scène médiatique. Et la pression en faveur d'une femme est beaucoup moins forte à Berne.