beauté

Cette notion si subjective

Pourquoi donc nous jugeons-nous avec autant de sévérité? Pourquoi arrivons-nous si rarement à poser sur notre propre physique un regard objectif? En quoi médecine et chirurgie peuvent-elles nous aider? Nous avons interrogé des experts pour tenter de cerner cette notion, source de tant de préjugés

Un nez trop présent, une bouche jugée trop mince, un visage trop poupin, des formes très généreuses… Nous sommes nombreuses à traîner, tout au long de notre existence, un certain nombre de complexes qui ne reflètent aucune réalité. Miroir, mon beau miroir… on connaît la suite. Et si notre reflet était notre pire ennemi? Ce visage, ce corps tellement peu conformes à nos attentes.

Alors que jamais on ne s’est autant exposé, à tort et à travers, sur des selfies plus ou moins flatteurs, la relation à notre physique ne s’est pas améliorée. L’assurance que certaines affichent sur les images diffusées via Internet est même parfois l’exact contraire de ce qu’elles ressentent. Pire, en manque de sûreté, certaines femmes se livrent à des attaques en règle contre des personnalités qui, apparemment, paraissent très sûres de leur beauté. Ce qui reste à prouver.

La souffrance derrière la demande

«Quand je revois des photos datant des années 90, témoigne Marie, pimpante cinquantenaire, je me dis que j’étais assez jolie. Pourtant, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours détesté mon nez que je trouvais trop présent et souffert de lèvres très pulpeuses. Des «détails» qui ont empoisonné ma vie.» Un chirurgien esthétique l’a convaincue que modifier cet appendice nasal, parfaitement proportionné, ne la rendrait pas davantage sûre d’elle. Elle a fini par admettre que durant son adolescence – et face à une mère dont le nez, petit et retroussé, faisait l’admiration de tous –, elle avait très mal vécu cette différence.

Plusieurs causes, même effet

Fondateur du Centre de chirurgie plastique et esthétique de la Colline à Genève, Gabor Varadi, chirurgien spécialisé, a été ­confronté à ce genre de cas. Lui qui préfère, au terme de rajeunissement, celui d’embellissement n’hésite pas à renvoyer une patiente dont la demande lui paraît excessive ou dénuée de raison. «A celles qui franchissent la porte de mon cabinet en parlant d’emblée de lifting, je suggère de commencer par une étude approfondie de leur visage. Ce lifting dont elles croient avoir besoin ne s’impose pas nécessairement. Il suffit parfois d’une ou de plusieurs injections placées au bon endroit pour redonner du peps, une apparence plus juvénile, qui exprime davantage de vitalité. Avant tout, lors d’une première consultation, je cherche à découvrir ce qui se cache derrière telle ou telle demande qui me paraît inadéquate. Qu’on pourrait, souvent, traduire par: docteur, j’ai envie de me sentir mieux. Accepter d’opérer ou d’intervenir sur le physique d’une femme mal dans sa peau c’est courir le risque qu’elle se trouve toujours aussi moche après l’intervention. Les complexes excessifs datent souvent de l’enfance ou de l’adolescence. Mais les modèles présentés dans les pages des magazines n’arrangent rien.»

Le chirurgien, un homme comme les autres

S’il est évident que les standards actuels de minceur, d’effacement des rides ne militent pas en faveur de normes plus raisonnables, les remarques, même anodines, prononcées par des proches sont souvent plus perfides que ces images sans cesse exhibées sous nos yeux par des journaux qui les érigent en modèles. «Entendre parler de son nez de Cyrano quand on est jeune peut provoquer une fixation, confirme le docteur Michel Pflug, fondateur de Laclinic, Territet, et spécialiste FMH en chirurgie plastique, reconstructive et esthétique. Plus tard, si on trouve que sa mère a un visage très marqué à 70 ans, on n’a guère envie, à 40 ans, de lui ressembler.»

Le regard, les standards que privilégie le chirurgien revêtent aussi une grande importance. Certains ont dans la tête des canons de beauté très définis. «On observe aujourd’hui des corrections qui ne sont pas faites dans les règles de l’art, pratiquées par des chirurgiens qui répondent à la demande, même s’ils la trouvent inadéquate. Il peut arriver qu’une patiente focalise sur la minceur de ses lèvres alors que, de toute évidence, c’est la grosseur de son nez qui est la cause d’un déséquilibre.» Va-t-il alors l’évoquer? «Je n’entrerai pas en matière lors de la première rencontre sur un problème avec lequel, visiblement, elle vit bien.» On a là l’exemple-type de cette beauté subjective, très différente du regard que les autres jettent sur nous.

Des standards très variables

«J’ai récemment suivi une présentation ayant pour thème la forme des lèvres, où il était question de critères de beauté et ethniques, raconte le docteur Denis Salomon, spécialiste FMH en dermatologie et directeur médical de la Clinique du Seujet à Genève. On était pratiquement dans l’eugénisme, en s’attardant sur la biométrie physique idéale.» En l’occurrence celle de Brigitte Bardot, parfait exemple de cette théorie du nombre d’or, calculé par des mathématiciens durant l’Antiquité pour exprimer la perfection d’un visage, la physionomie idéale. «Très franchement, poursuit le spécialiste, je pense qu’il n’y a rien d’idéal. Chaque individu n’est jamais ­parfaitement symétrique, une symétrie qui ne serait d’ailleurs pas esthétique.» A ses patientes, nombreuses à le questionner sur la chirurgie esthétique, il tient le plus souvent un discours de raison. «Je ne les encourage pas. Je leur dis de ne pas sous-estimer les risques liés à tout acte médical. D’imaginer ce qu’une transformation va leur apporter. Au fond ­d’elles-mêmes ces femmes qui enchaînent les interventions sont tout à fait conscientes qu’elles prennent des risques. La réponse à des demandes insistantes est de ne rien faire ou de procéder à des gestes minimalistes et d’accompagner ces patientes en mettant en valeur leurs atouts. En revanche, lorsqu’on arrive à répondre correctement à une attente légitime, on constate un mieux-être indéniable.»

«Il n’existe pas de standard du beau, relève Jean-François Amadieu, sociologue, professeur à l’Université Paris 1 et auteur de Le Poids des apparences. Beauté, amour et gloire. Evoquant un récent sondage canadien, bientôt rendu public, qui minimise la dimension physique au profit de l’allure, de l’attitude, de la tenue – ces éléments qu’on définit par le charme –, il déplore que les campagnes publicitaires, tout comme les journaux féminins, continuent à faire l’éloge d’une beauté formatée, même si certaines marques cosmétiques, comme Dove, mettent en avant des personnalités plus rondes ou choisissent comme égéries des stars ayant dépassé la soixantaine. Mais des stars qui, Photoshop aidant, semblent ne pas vieillir et ne jamais prendre le moindre kilo.

Vers un avenir plus serein?

On pourrait imaginer qu’en prenant de la maturité, une femme soit plus en paix avec elle-même. Pour le sociologue, rien n’est moins sûr. «Avec l’évolution d’une vie sociale exigeante, la femme senior aspire à retarder le vieillissement. Même si comme le sondage le révèle, à la soixantaine, on se perçoit avec dix ans de moins, la pression de la jeunesse est telle que la médecine ou la chirurgie esthétiques contribuent à rassurer même si la retraite s’annonce.» Pas très optimiste non plus, Gabor Varadi souligne le caractère influençable de l’individu dans une société hyperformative dont les outils de communication sont toujours plus importants. «La demande, à 90% féminine, va croissant, confirme Denis Salomon. Demander à la presse d’évoluer me semble sans espoir. Pour moi la seule porte de sortie est éducative. L’entourage peut contribuer à faire garder raison. Il m’arrive de dire à une patiente: retrouvez une photo de vous prise il y a quinze ans. Vous n’étiez pas en accord complet avec votre visage, votre apparence. Et demandez-vous si les gestes que vous envisagez vont vraiment vous apporter un soulagement. Regardez autour de vous, comparez-vous avec des femmes du même âge.» Et en 2014, sachant combien de jeunes parents sont en admiration devant leur progéniture, les exposant au regard tant ils les trouvent beaux, les enfants vont-ils grandir plus confiants? Michel Pfulg l’espère. «Je pense, en effet, qu’il est bon de stimuler, de mettre en avant ses enfants. Ce que nos parents faisaient rarement. Je suis pour une façon positive de les faire avancer. Mais ils auront aussi besoin d’être recadrés.»

Retrouver l’estime de soi

C’est ce à quoi s’emploie Patrick Rouget, psychologue spécialisé en psychothérapie, dont la thérapie cognitive et comportementale. A l’issue de vingt-cinq ans passés aux Hôpitaux universitaires de Genève, il a rejoint l’équipe du CCNP (Centre de consultations Nutrition et Psychothérapie), qui accueille principalement des patientes souffrant de troubles alimentaires. Mais pas seulement. Aux côtés d’un grand nombre de femmes déçues par les effets de divers régimes style Dukan, il en rencontre d’autres qui évoquent un mal-être dont elles ne saisissent pas les raisons. «En creusant, on découvre un gros complexe. Ce peut être une poitrine trop forte, ou insuffisamment développée. Ou un ventre abîmé. Si nous décelons une véritable souffrance en cours de thérapie, il peut arriver que nous les orientions vers un chirurgien. Mais cela ne règle pas nécessairement le problème. Et surtout, quoi que les chirurgiens prétendent, l’inverse ne se produit pas. Aucune de ces femmes ne nous a été envoyée par un chirurgien esthétique estimant qu’il ne pouvait pas répondre à une demande infondée.» S’il se réjouit des ­tentatives d’information que les magazines ont commencé à entreprendre mettant en garde ­contre des interventions excessives, il prône une approche ­cognitivo-comportementale qui va davantage soigner les causes du maintien du trouble plutôt que sa source. Des sources diverses dont certaines causées par ces petites phrases assassines ou maladroites prononcées par la famille proche ou les amis…

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