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Cette Roumanie qui a choisi l’Europe

Avant la votation du 8 février sur l’extension des bilatérales à la Roumanie et à la Bulgarie, conversation à Paris avec un historien de la société roumaine, Mihnea Berindei

La Roumanie passe en jugement le 8 février devant le peuple suisse. Un grand Etat moderne de l’Europe, unifié à la même époque que l’Allemagne et l’Italie, neuf territorialement mais d’un âge culturel remontant aux Daces romains, va savoir ce jour-là si la Confédération helvétique tolère sur son sol le travail de ses ressortissants.

La situation peut embarrasser une Suissesse – n’est-ce pas la première fois qu’un pays statue individuellement sur les mérites d’un autre? Mais embarrasse-t-elle un Roumain comme Mihnea Berindei? L’ancien porte-parole de la Ligue de défense des droits de l’homme en Roumanie ne s’offusque pas: «Tout ce qui, de l’extérieur, peut contribuer à accélérer les réformes en Roumanie est bon à prendre, y compris les avis négatifs. Ce n’est que sous les pressions que les choses bougent dans ce pays.– Un non ne serait pas humiliant?– Humiliant pour qui? D’abord, je suis sûr qu’il n’y aura pas un non mais un oui. Beaucoup de Suisses ont déjà d’excellentes relations avec la Roumanie, ne serait-ce que par le mouvement de défense des villages roumains des années 1988-1990. Ensuite, question humiliation, les Roumains sont déjà passés par là, quand les visas étaient refusés systématiquement, quand le soupçon accompagnait toutes les démarches de voyages.» Ce temps-là est passé. La grande circulation migratoire illégale a culminé dans la période 1990-2000, alors que la Roumanie connaissait des soubresauts politiques parfois violents, comme la descente des mineurs sur Bucarest, et une crise économique sans précédent. Les gouvernements de l’après-Ceausescu n’ayant pas pris les décisions qui s’imposaient pour la modernisation, les gens se sont enfuis vers le marché de l’emploi étranger. Mais dès 2002, avec la suppression des visas dans l’espace Schengen, a commencé une circulation migratoire légale, répondant à une demande de l’économie européenne.» Depuis 2007, quand la Roumanie est devenue membre de l’UE, le mouvement s’est stabilisé, pour la simple raison qu’il a atteint sa limite possible: 2 à 2,5 millions de personnes travaillant en Europe, surtout dans les pays du Sud, Italie et Espagne, ainsi qu’en Israël et en Turquie. A eux tous, ils ont envoyé 8 milliards d’euros à leur famille en 2008. Cela représente entre 1 et 2% du PIB, beaucoup moins qu’avant car le PIB a massivement augmenté depuis 2000 grâce à une croissance économique forte (8% en 2008).»

Dans le quatre-pièces au goût oriental qu’il occupe à Paris avec sa famille, Mihnea Berindei cultive un lien affectif rationalisé avec son pays d’origine. Réfugié en France dès 1970, il a toujours œuvré pour la démocratie, qu’il a (presque) toujours crue réalisable. Aujourd’hui encore, tout en regrettant les occasions perdues des dix premières années qui ont suivi la chute du dictateur, il insiste sur les progrès accomplis: les institutions démocratiques sont là, ainsi que la structure de l’Etat de droit.

«Si je compare avec 1990, je ne reconnais plus mon pays», dit-il. Mais il reste beaucoup à accomplir, notamment le principal, ajoute-t-il: donner un contenu réel à ces institutions et à cette structure, insuffler la nécessité du «bien public», encore si peu admis bien que son absence soit constamment déplorée par tout le monde. » La transition démocratique a été difficile. Elle a grandement besoin d’aide. Des aides de toutes sortes. La migration économique représente un des apports occidentaux au développement du pays. Les entreprises qui ont délocalisé en Roumanie ou qui y ont investi ont fait de bons bénéfices, il ne faut pas l’oublier.» Au total, tous ces mouvements sont une bonne chose pour tout le monde, pour la Roumanie, pour l’Europe, pour la Suisse, qui a conclu, comme d’autres pays, des accords permettant le travail saisonnier. On pouvait à la rigueur se demander dans les années 1990 si la Roumanie méritait des efforts, des investissements, une politique d’intégration dans le continent. Cette question ne se pose plus aujourd’hui.– Vous voulez dire qu’un «non» suisse à la Roumanie (et à la Bulgarie) serait un archaïsme?– Quelque chose d’incompréhensible, oui, bien qu’on connaisse et respecte le principe helvétique du référendum. Devrais-je préciser que l’idée principale des Roumains n’est pas de se précipiter en Suisse à la première occasion? Le problème des Roms existe. Il a été mal abordé par le régime communiste qui les a ghettoïsés. Les choses vont mieux maintenant, une politique plus cohérente est suivie avec l’aide de l’Union, mais c’est un travail de longue haleine.– Mais je ne vois pas pourquoi les Roms seraient empêchés de voyager comme les autres Roumains s’ils respectent les règles. C’est vrai, certains ne les respectent pas, à preuve ces charters de rapatriement organisés de Suisse ou d’autres pays occidentaux. Mais faut-il une punition collective pour l’incivilité de quelques-uns?»

Les Roumains ont parfois appris des Roms les astuces migratoires, les ruses de la mobilité empêchée. Mais eux ont un lieu, une histoire marquée par un territoire, une identité nationale propre. Que devient-elle, aujourd’hui, cette identité, dans le cadre européen?

«Les Roumains se sentent européens. Ils se sentaient européens à part entière avant le communisme, ils se sentaient européens pendant le communisme, même si l’Europe était traversée d’une barrière. Quant aux jeunes d’aujourd’hui, ils ne savent même pas qu’il existerait une possibilité de ne pas se sentir européens. Mon souci est plutôt de savoir comment les Roumains se sentent roumains.» La société se développe avec beaucoup de contradictions. Les disparités de revenus sont énormes, jusqu’au ridicule: vous voyez des magasins de luxe s’ouvrir les uns après les autres et devant les vitrines, de pauvres gens, des mendiants, regarder les prix sans rien y comprendre. Vous avez une classe politique qui s’enrichit et un électorat qui ne va plus voter parce qu’il ne voit pas de résultat et perd confiance. Les fractures sont dangereuses. Elles fragilisent l’identité roumaine, qui est comme en fuite.»

L’Europe a-t-elle aidé ou contrarié l’élaboration d’une identité nationale roumaine positive et porteuse d’espoir? L’historien Berindei a un avis tranché sur la question. Lui qui fut l’initiateur du Groupe pour le dialogue social, le seul club indépendant de réflexion politique qui dispose encore d’un journal, Revista 22, libre de toute attache partisane ou économique, il pense que l’adhésion à l’Union européenne est la meilleure chose qui soit arrivée à la Roumanie mais qu’elle est venue un peu trop tôt.

«C’est pendant la période des négociations que le plus grand nombre de réformes ont été faites. Mais elles n’ont pas suffi, il aurait fallu prolonger la pression, imposer des conditions plus dures, afin d’approfondir le changement. Sans pression, rien ne se fait. Regardez l’agriculture: l’Europe demande un cadastre précis pour financer les projets d’amélioration agricole. Il n’a pas encore été achevé.» Résultat: sur les 30 milliards d’euros offerts par l’Union à la Roumanie pour la période 2007-2013 au titre de sa modernisation agricole, de son assainissement environnemental et de ses infrastructures, seuls 2 milliards ont pu être investis les deux premières années. Du coup, les gens protestent: que font les politiques pour que l’argent n’arrive pas et qu’il n’y ait pas de résultat? Ils se le mettent dans la poche? Ainsi, les trois alternances politiques qu’a connues le pays depuis 1989, qui auraient pu prouver aux yeux de tous la réalité concrète de la démocratie roumaine, sont au contraire considérées comme la preuve que «les politiciens sont tous les mêmes, intéressés au premier chef à se bâtir leur fortune sur le dos du peuple». Il y a de quoi s’inquiéter pour l’idée que les Roumains se font de leur pays et d’eux-mêmes.» Cette coupure entre la société et les dirigeants fait que les vieux modèles se reproduisent. Je constate avec consternation que les jeunes politiciens se moulent eux aussi dans ce modèle, ils sont cooptés par ce système pour leur capacité à le faire perdurer.»– La lutte contre la corruption fait pourtant partie des priorités et de l’Union et du gouvernement roumain. – C’est vrai en paroles. Mais, en pratique, si vous avez un ministre de l’Agriculture ou des Transports ou des Travaux publics qui peut lancer un projet avec de l’argent facile venant de Dieu sait où et se mettre de l’argent à gauche en passant, il choisira ce genre de projet plutôt que ceux de l’Union européenne, soumis à mille contrôles et dont il est sûr qu’il ne retirera aucun profit personnel. Malgré tout ce qui a été dit en Roumanie, les résultats sont minces et la justice encore trop politisée.»

Pourquoi dans une société si manifestement européenne se prolongent des pratiques qui ne le sont pas? Pourquoi dans un Etat qui s’est historiquement construit sur le modèle français n’y a-t-il pas trace de ce «bien public» qui donne son sens au système français, comme d’ailleurs aux autres systèmes démocratiques? Les trente années de règne de Ceausescu y sont pour beaucoup, dit Berindei: un pouvoir personnel, féroce et anachronique qui a déboussolé la société, l’obligeant à adhérer massivement au parti (33% de la population active, un record dans le monde communiste), tout en la condamnant à se débrouiller toute seule. Cette atomisation a stoppé toute notion d’un bien commun.

Trois événements se sont toutefois produits, que l’historien juge majeurs et porteurs d’avenir: cette société roumaine qui, dit-il, aurait pu faire le choix d’une évolution à la russe, comme l’espérait son premier président élu, le communiste Ion Iliescu, a clairement fait le choix de l’Occident. Ce n’était pas donné d’avance, car, en 1990- 1991, tout l’appareil politique et religieux du communisme était quasi intact et favorable à Moscou.

Plus tard, alors que les ultra-nationalistes du Parti de la Grande Roumanie vociféraient contre la minorité hongroise, cette société roumaine a fait le choix de l’apaisement et de la coexistence avec elle. C’est un immense succès social, culturel et politique, qui en dit long sur l’évolution des mœurs. Il ne sera plus possible de revenir en arrière.

Et enfin, contre l’establishment politique en place après la dictature, cette société a fait le choix de la vérité historique en soutenant largement la Commission présidentielle chargée d’élucider les méfaits du communisme roumain.

«J’ai fait partie de cette commission, explique Berindei. En 2006, nous avons rendu notre rapport. Le président Basescu l’a assumé courageusement, dans une atmosphère de quasi-émeute. Il a déclaré devant le parlement que le communisme avait été «criminel» et «illégitime». Son discours a été accueilli par les sifflets et hurlements des partisans avinés des partisans de la Grande Roumanie qui avaient envahi les tribunes, sans que les parlementaires les retiennent. C’était comme si nombre d’entre eux avaient quelque chose à se reprocher ou qu’ils craignaient cette rupture assumée avec le communisme.» Mais leurs enfants veulent savoir. Les travaux de cette commission continuent. Nous découvrons des connexions, des responsabilités dans l’appareil politique et policier – et au sein de l’Eglise orthodoxe, qui reste la dernière nomenklatura, pratiquement inchangée de l’ancien régime. Nous avançons… En 2008 est paru le premier manuel scolaire sur le communisme. Les archives sont devenues plus accessibles. Nous préparons la publication de plusieurs volumes de documents.»

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