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Cette Suisse moins prospère qui a fait gagner le oui

Plus qu’un fossé Romands-Alémaniques, la carte du vote montre une division brutale entre gagnants de la globalisation et ceux qu’elle inquiète

Ces régions moins prospères qui font gagner le oui

Marquée par le thème de la pression démographique, des appartements trop chers, des trains bondés, des bouchons et des travailleurs frontaliers, la campagne sur «l’immigration de masse» débouche sur un paradoxe: ce sont les régions métropolitaines, les plus exposées à ces phénomènes, qui refusent le plus nettement l’initiative de l’UDC.

On peut en déduire que le vote s’est joué sur d’autres clivages – ceux qui séparent les villes et les régions les plus riches de zones insécurisées, inquiètes, moins en prise avec l’économie globale. Avec, en premier lieu, une «semi-périphérie alémanique des petites villes industrielles», selon l’expression du géographe vaudois Pierre Dessemontet. Mais aussi des régions alpines, et toutes celles où l’économie intérieure occupe encore une place prépondérante.

Exemple emblématique de cette division: Berne, où la ville capitale de la Suisse refuse l’initiative à 71%, alors que le canton dans son ensemble vote oui. «Au-delà de la première ceinture périurbaine, les banlieues aussi ont basculé dans le oui, note Pierre Dessemontet. A 10 kilomètres seulement de la ville de Berne, on est déjà dans le oui.»

La carte du vote par communes, élaborée par l’institut MicroGis pour Le Temps, rappelle beaucoup celle du vote sur l’EEE en 1992. Comme si les mêmes réflexes identitaires et culturels – les Romands ont voté contre l’UDC, les Alémaniques en majorité pour – étaient à l’œuvre. Mais un examen plus attentif fait ressortir des différences éclairantes. Bâle-Campagne, qui avait voté oui à l’EEE en 1992, bascule cette fois du côté de l’UDC et de son initiative, en raison de l’intégration en son sein du Laufonnais, une petite région excentrée qui résume bien la sociologie du oui.

En Suisse romande, le vote favorable à l’initiative distingue un groupe de communes assez homogènes: elles se trouvent dans le Jura bernois, le Val-de-Travers, l’Ajoie, la Broye, la Glâne fribourgeoise. Des régions dans l’ensemble moins dynamiques, moins favorisées que l’Arc lémanique qui a profité à plein, ces dix dernières années, de la croissance générée par la libre circulation des personnes avec l’Union européenne.

Le clivage entre la Suisse des très riches et cette Suisse des moins riches est aussi lisible dans le vote alémanique. Zoug et la «côte dorée» des deux rives du lac de Zurich ont rejeté l’initiative de l’UDC. Genève, Vaud, Zurich et Zoug, principaux contributeurs nets à la péréquation, ce pot commun qui redistribue les ressources financières entre cantons, ont tous rejeté l’initiative. «Les cantons riches ont voté oui. Les cantons pauvres ont voté non», résumait dimanche le conseiller d’Etat genevois François Longchamp.

La différence entre la Suisse romande et la Suisse alémanique s’explique essentiellement par le fait que les campagnes francophones votent davantage comme les villes, selon Pierre Dessemontet. L’inverse est vrai au Tessin: les villes ont plébiscité l’initiative de l’UDC de façon aussi massive que les vallées alpines les plus reculées.

Autre grille de lecture: les régions dont les entreprises sont les plus engagées sur les marchés internationaux ont rejeté l’initiative. C’est vrai dans l’Arc jurassien exportateur et horloger, mais aussi à Baden ou à Wettingen, bourgades abritant des multinationales conquérantes comme ABB.

Comment comprendre alors que la ville horlogère de Granges (SO) ait voté massivement oui à l’initiative? «Granges a les usines, mais pas les centres de direction de ces usines, note Pierre Dessemontet. Les centres de décision de l’économie ont voté non, mais ils sont les seuls à voter non.»

Quelque chose a donc profondément changé depuis 2009, lorsque 60% des Suisses acceptaient l’extension de la libre circulation à la Bulgarie et à la Roumanie. «L’attitude envers l’immigration a basculé au cours des trois dernières années, commentait dimanche le politologue Michael Hermann sur le site du Tages-Anzeiger. Les gens ont mis du temps pour prendre leur courage à deux mains et vraiment voter oui cette fois-ci.»

Lui aussi décèle dans ce vote un clivage entre deux Suisses aux valeurs divergentes. «Celui qui vit dans une région urbaine est souvent plutôt orienté vers l’international. Les électeurs des régions rurales ont une autre image de la Suisse en tête.»

Dans un registre plus intuitif, les élus et cadres de partis politiques qui analysaient le vote dimanche notaient le rôle déterminant d’électeurs «taiseux», des «gens assez simples» qui «font le poing dans leur poche» et qui, sans se prononcer ouvertement pour l’initiative, laissaient transparaître leurs inquiétudes en marge des réunions publiques par des questions ciblées sur l’avenir, les salaires, le logement.

Auparavant, c’était au Conseil fédéral de rassurer ces citoyens plutôt enclins à penser qu’ils n’ont pas profité de la croissance et de la libre circulation. Mais le réflexe légitimiste consistant à suivre les autorités n’a pas fonctionné cette fois-ci. Les mesures décidées par le Conseil fédéral trois semaines avant la votation sur le logement, l’accès à l’aide sociale et le marché du travail sont apparues comme un exemple typique de «trop peu, trop tard».

Le désaveu est encore plus net concernant les milieux économiques, moteurs de la campagne contre l’initiative. Ils subissent un nouvel échec quelques mois après celui de l’initiative Minder. Pour un élu écologiste croisé dimanche à Berne, leurs exhortations contre l’UDC ont eu l’effet inverse de celui escompté: «On ne peut pas croire le message d’une institution en laquelle on n’a plus confiance.»

«Les centres de décision économiques ont voté non, maisils sont les seulsà voter non»

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