Lorsque la philosophe Blandine Kriegel, jeudi dernier, a présenté au ministre français de la Culture et de la communication son rapport sur la violence à la télévision (LT du 15.11.02), elle a beaucoup insisté sur son attachement aux valeurs de la concertation plutôt qu'à celles de la censure. Les recommandations qu'elle préconise en faveur de la protection de l'enfance, notamment sa volonté que les programmes interdits aux moins de douze ans ne soient plus diffusés entre 7h et 22h30, suscitent pourtant déjà quelques réactions d'inquiétude. En fait, cet interdit existe déjà, mais les chaînes peuvent aujourd'hui obtenir des dérogations auprès du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA).

C'est Etienne Mougeotte qui a ouvert les hostilités vendredi matin sur RTL. Le vice-président de TF1 a regretté ce couvre-feu jusqu'à 22h30, trouvant plus judicieux de limiter l'interdiction jusqu'à 21h. Ce qui permettrait à la chaîne privée de ne pratiquement rien modifier à ses programmes, puisque le prime time commence à 20h50. Etienne Mougeotte s'est inquiété de ne plus pouvoir diffuser des films tels que La liste de Schindler, mais a par contre estimé que Le maillon faible ne pouvait être assimilé à un programme violent: «C'est un jeu. Ce n'est pas de l'exclusion. C'est simplement une forme de dérision, et à la fin de l'émission, Laurence Boccolini fait un énorme clin d'œil et les enfants comprennent. Donc, ne mélangeons pas tout.»

Du côté des chaînes publiques, on fait remarquer avec plus ou moins de perfidie que l'on n'a pas attendu Blandine Kriegel pour réfléchir au problème de la violence à la télé et mettre en place des garde-fous, comme des comités de visionnage, une signalétique et des groupes de réflexion.

François Tron, directeur des programmes de France 2, ne commente pas les propos d'Etienne Mougeotte, mais pense que 22h serait une heure raisonnable. Il souligne pour sa part que les recommandations du rapport, si elles étaient appliquées, ne changeraient rien à la grille des programmes de sa chaîne: «Nous ne sommes pas tellement concernés. Sauf pour quatre films dans l'année pour lesquels nous avions une autorisation spécifique. Par exemple, nous comptons programmer bientôt La reine Margot, de Patrice Chéreau. Si on suit les recommandations du rapport, un tel film ne peut désormais passer qu'en seconde partie de soirée.» Pour ce qui est des fictions TV, la programmation ne serait pas modifiée car aucune ne tomberait sous le coup de l'interdit. «En matière de classification, nous avons des critères plus rigoureux que ceux du Centre national du cinéma», fait remarquer François Tron, qui considère tout de même que le rapport n'est pas inintéressant: «Il est bon de cadrer, de formaliser ce qui existe déjà. On sait où on en est.» Pour Bertrand Mosca, directeur des programmes de France 3, ce rapport est «salutaire»: «La télé est contestable aujourd'hui, et il est bon que le législateur balise le territoire pour éviter les dérapages. Cela dit, il doit aussi nous faire confiance, nous sommes des gens responsables et le législateur ne doit pas se substituer à nous pour décider de la programmation.» Bertrand Mosca relève par contre qu'il faut reconsidérer régulièrement les classifications de films. Les oiseaux, d'Hitchcock, qui ne nous effraie plus aujourd'hui, est toujours interdit aux moins de douze ans. «Alors que Nikita de Luc Besson est tout public», souligne Bertrand Mosca.

Le ministre ayant déjà dit qu'il étudierait le problème au cas par cas, Canal +, chaîne cryptée, espère échapper à l'interdiction de passer des films violents avant 22h30. Officiellement, la chaîne trouve ce rapport équilibré, «car il est arrivé à concilier la liberté de choix des adultes et la protection de l'enfance», confie un porte-parole qui ajoute qu'un double cryptage sera mis en place dès le 18 novembre pour les films pornos. Pour sa part, la direction de M6 préfère ne pas se prononcer sur le rapport pour l'instant. Tout comme l'Association des réalisateurs et des producteurs (ARP) et la Société des auteurs compositeurs dramatiques (SACD), qui veulent se donner le temps de lire le rapport avant de réagir officiellement. Les deux associations semblent vouloir calmer le jeu après des réactions passionnelles et furieuses parues dans la presse vendredi matin.

Le vrai problème que pose l'interdiction d'une partie des films en prime time est économique. Cette disposition, si elle est rigoureusement appliquée, peut modifier la politique de coproduction et d'achat des chaînes, qui aujourd'hui financent en partie le cinéma français. «Est-ce que l'investissement d'une chaîne sera le même pour un film qu'elle ne peut passer qu'en seconde partie de soirée?», interroge Bertrand Mosca.