«Réduire la dette grecqueserait largement indolore»

Le Temps: En tant qu’économiste, vous plaidez pour l’effacement d’une partie de la dette grecque. Ce moment est-il arrivé?

Charles Wyplosz: Le FMI a admis la semaine dernière qu’il s’était trompé: après analyse, il reconnaît que la dette grecque n’est pas soutenable. Il a aussi dit que toute discussion sur un nouveau plan d’aide devrait commencer par une réduction de dette. C’est ce que tous les bons économistes expliquent depuis six ans. Mais en 2010, l’Europe a dit «il n’en est pas question», et le FMI s’est aligné. C’est la mère de toutes les erreurs, imputable à Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Jean-Claude Trichet, alors à la Banque centrale européenne (BCE), et Jean-Claude Juncker, qui présidait l’Eurogroupe. Angela Merkel a ensuite admis qu’on aurait dû le faire, ce qui a abouti en 2012 à une réduction de dette aux frais des banques grecques et chypriotes, mais c’était trop peu, trop tard.

– De quelle ampleur serait l’effacement de la dette qui vous semble nécessaire aujourd’hui?

– Actuellement, 80% de la dette grecque est due au secteur public, dont 20% au FMI, le reste à la BCE et aux pays européens. Je pense que la Grèce doit rembourser intégralement la dette due au FMI, comme c’est l’usage, car son exclusion de l’institution aurait des conséquences très néfastes, comme l’arrêt du contrôle de son secteur financier. Le FMI a d’ailleurs prévu que sa dette bénéficie en premier de tout remboursement. Pour le reste, la dette des pays européens et de la BCE, un remboursement à hauteur de 0% me paraît une évaluation prudente. Cet effacement complet représenterait l’équivalent de 2% du PIB européen, ce n’est pas négligeable. Mais cela voudrait dire que d’ici à 10 ans, le petit flot d’argent que la Grèce devra à ses créanciers disparaîtrait. Ce serait largement indolore. Les Etats européens perdraient de l’argent, certes. Mais lorsqu’un prêteur octroie un crédit de façon imprudente, un jour cela aboutit à des conséquences, et on y est. Ces dernières années, 80% de ce que l’on a prêté à la Grèce ont été utilisés pour rembourser sa dette. Les Européens ont avancé environ 300 milliards d’euros depuis 2010, soit 150% du PIB grec, pour rembourser les prêts précédents.

– La sortie de la Grèce de l’euro ne serait-elle pas une solution?

– Non, le «Grexit» serait catastrophique. Je n’y croyais pas il y a six mois, mais aujourd’hui on y est presque. Les Grecs ont déjà avalé six ans de dépression, mais ce ne serait rien comparé à une sortie de l’euro. La zone euro après un «Grexit» serait aussi radicalement différente. Les marchés financiers regarderaient différemment les pays en difficulté, sachant que leur appartenance à l’euro n’est pas irréversible. Ce serait une source de fragilité considérable.

Dans votre analyse, la plupart des erreurs dans ce dossier sont imputables à l’Allemagne. Elle a refusé la réduction de la dette grecque, elle a influencé la BCE pour qu’elle refuse toute discussion à ce sujet, elle a retardé sa politique d’assouplissement monétaire… Comment expliquer que le pays le plus performant d’Europe se soit ainsi enferré dans l’erreur?

– Je me pose aussi la question. Comme la Suisse, l’Allemagne a eu la chance d’être positionnée sur les bons créneaux d’exportation, ce qui lui a permis de bien digérer la crise de 2008-2012. Les Allemands ont du prestige. Mais la vision de beaucoup de leurs économistes date d’il y a 100 ans. C’est l’Ordnungspolitik , l’idée que si l’on a de bonnes lois et qu’on les applique, l’économie fonctionne. En Allemagne, cela marche. C’est un principe sain, mais tellement élémentaire que face à des situations complexes, telles qu’on les vit aujourd’hui, il se révèle totalement inadéquat.