Migration

La chasse aux passeurs est ouverte

Les passeurs se sont rendus coupables d’innombrables atrocités. Les polices européennes ont désormais pour priorité de les combattre

Quatre passeurs présumés arrêtés vendredi en Hongrie après avoir abandonné en rase campagne un camion frigorifique contenant 71 cadavres de migrants. Trois autres détenus par la police grecque après un échange de tirs meurtrier samedi en mer Egée. Dix autres, encore, maintenus en détention dimanche par un tribunal de Palerme pour avoir contribué selon toute vraisemblance à la mort par asphyxie de 52 personnes dans une cale de bateau. Au fur et à mesure que se sont multipliés leurs crimes, les trafiquants d’êtres humains sont devenus des cibles prioritaires pour les polices européennes. Mais qui sont-ils? Comment travaillent-ils? Et quelle chance les Etats ont-ils de s’en débarrasser?

L’ampleur du problème apparaît dès la première tentative de dresser un profil de passeur. Ce profil n’existe pas ou plutôt il en existe beaucoup: des migrants débrouillards monnayant de menus services à leurs compagnons d’infortune aux chefs de puissantes organisations criminelles, en passant par toutes sortes de résidents opportunistes des endroits traversés, pêcheurs, chauffeurs, hôteliers, etc. Et, entre ces types, tous les mélanges sont possibles, à l’instar de ces migrants qui s’arrêtent en chemin pour s’improviser trafiquants ou chefs de bande.

Cette diversité n’empêche pas quelques grandes tendances. Les passeurs sont fréquemment intégrés à des filières. Et ces filières se structurent le plus souvent par communautés. Sur les 19 organisations du genre démantelées en France entre le 1er janvier et le 15 août 2015, six travaillaient exclusivement avec des Albanais, trois avec des Moyen-Orientaux (Afghans, Iraniens, Irakiens, Syriens), deux avec des Africains (Erythréens, Soudanais), deux avec des ressortissants du sous-continent indien (Indiens et Sri-Lankais) et deux avec des «Asiatiques» (Vietnamiens et Chinois). Seules les quatre dernières étaient ouvertes à toutes les origines.

Avec l’explosion des flux migratoires vers l’Europe et la forte hausse des gains qui peuvent en être tirés, le milieu des passeurs a eu fortement tendance, ces dernières années, à se professionnaliser. Des réseaux autrefois très informels, qui se contentaient d’offrir des moyens de transport, proposent aujourd’hui une large gamme de services, comprenant hébergement et faux documents. «Les filières aujourd’hui à l’œuvre en Méditerranée ou dans les Bal­kans ont toujours existé, explique Vincent Chetail, directeur du Centre des migrations globales à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), à Genève. Ce qui a changé est le nombre de personnes qui les empruntent.»

Les plus grosses filières disposent de moyens impressionnants. Passées maîtres dans l’usage des réseaux sociaux – qui leur servent notamment à recruter leurs «clients» –, elles possèdent assez d’argent pour corrompre des armées de fonctionnaires et suffisamment de fusils-mitrailleurs pour calmer bien des velléités de résistance.

Le trafic de migrants est devenu extrêmement lucratif. En raison non seulement du nombre de candidats au voyage mais aussi de leur détermination à parvenir à destination coûte que coûte. «Tout se monnaie, expliquait il y a quelques jours un militant associatif de la région de Calais, sur la Manche, aux portes du très prisé Royaume-Uni: du contact téléphonique d’un autre passeur pour une dizaine d’euros au trou d’une cisaille dans un grillage pour 100-150 euros.» Mais il ne s’agit là que de tout petits services. D’autres prestations valent évidemment beaucoup plus cher.

Le récent démantèlement d’un réseau, qui transportait clandestinement des Albanais à travers la Manche, a fourni quelques indications à ce sujet. L’organisation a réalisé en six mois un chiffre d’affaires de 1,4 million d’euros. Une somme qu’elle a réunie en conduisant de l’Albanie à la Grande-Bretagne quelque 255 personnes, au tarif de 9100 à 9800 euros par tête. Le prix de ce genre de prestations fluctue cependant selon le profil des «clients». Les Syriens, supposés plus riches parce que souvent de profession libérale, paient davantage. Ce qui a conduit à un doublement des tarifs dans la région.

Nombre de polices européennes sont décidées aujourd’hui à «mettre le paquet» pour entraver ces activités. Les autorités italiennes ont annoncé mi-août qu’elles avaient arrêté plus de 880 passeurs présumés depuis le début de l’année. La police allemande a indiqué lundi qu’elle avait mis la main sur 1785 d’entre eux entre janvier et juillet. Quant aux forces de l’ordre autrichiennes, elles ont créé des embouteillages monstres, lundi toujours, en multipliant les contrôles renforcés à la frontière hongroise dans l’espoir de débusquer des trafiquants.

«La répression ne suffira pas à régler le problème, remarque cependant Vincent Chetail. Si les passeurs prospèrent, c’est non seulement en raison des tragédies et des inégalités qui caractérisent notre monde mais aussi à cause d’une trop grande fermeture des frontières européennes. La meilleure façon de s’en débarrasser est d’adopter une approche plus humaine de la migration.»

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