La Chaux-de-Fonds ou la joie de la croissance

Le mythe a commencé par des abattoirs. En 1906, La Chaux-de-Fonds, alors en pleine croissance économique et démographique, se dote d’une nouvelle installation, à l’extérieur de la ville. Les concepteurs dimensionnent le nouvel abattoir pour 80 000 habitants, le double de la population d’alors. Conservatrice du Musée d’histoire de La Chaux-de-Fonds, Sylviane Musy raconte: «On voyait large, en raison du procédé sophistiqué, rationnel et même industrialisé que l’on mettait en place, avec des arrivages par la route ou le rail, et une circulation des pièces de viande.»

Depuis, cette projection a souvent été citée. Comme un seul homme, la cité horlogère se serait projetée dans cet avenir à 80 000 âmes. En fait, précise Sylviane Musy, «les autorités n’ont jamais revendiqué un tel chiffre. A certains moments, elles ont même plutôt dû faire face à la croissance». Mais elles ne l’ont jamais refusée, et leurs administrés non plus. La conservatrice, qui dirige aussi les Archives communales, est catégorique: dans l’histoire originale de La Chaux-de-Fonds, avec ses périodes de bonds démographique spectaculaires, à aucun moment des voix se sont élevées pour dire «stop», réclamer des mesures instaurant un temps d’arrêt à l’expansion.

De 1850 à 1900, la cité est passée de 13 268 à 35 971 âmes, indique une note de la Bibliothèque de la Ville. La vitalité de la région attire les Alémaniques, les Italiens, les Russes… On bâtit plus de 30 nouvelles maisons par an, ça ne suffit pas. «C’était le Far West suisse», sourit un fin connaisseur de la cité. Et le rythme s’accélère: de 1890 à 1910, les promoteurs construisent 1200 immeubles. La hausse des recettes fiscales permet de lancer des grands chantiers, les axes majeurs, à commencer par l’avenue Léopold-Robert, l’Hôtel de la poste, un crématoire, et donc, les nouveaux abattoirs.

L’exemple d’une votation

Même par mauvais temps, les Chaux-de-Fonniers ne doutent pas de la nécessité d’aller de l’avant. Pour l’illustrer, Sylviane Musy cite un scrutin populaire de 1885. Alors que sévit une crise économique, les autorités soumettent au vote un emprunt de deux millions de francs pour un vaste projet d’adduction d’eau depuis les gorges de l’Areuse. Les citoyens plébiscitent la dépense.

Les années 1950-1960 marquent une nouvelle période de croissance. La bibliothèque indique encore que La Chaux-de-Fonds atteint son maximum historique en 1967, avec 43 036 habitants. Enthousiasmés par le développement de nouveau quartiers résidentiels populaires, notamment les Forges à la fin des années 1950, certains évoquent alors une prévision à 60 000 âmes. Et à nouveau, la hausse de la population est saluée. Sylviane Musy relève qu’«on est alors dans un certain culte du progrès. Et La Chaux-de-Fonds se représente comme une ville qui sait dompter le progrès technique», une image d’elle-même entretenue par une culture particulière due à l’horlogerie ou à la microtechnique.

A la fin de l’année passée, La Chaux-de-Fonds comptait 38 694 habitants. Les statistiques de l’administration montrent que le solde a été négatif de 2004 à 2007. Il y a eu un bond en 2008, puis une rechute en 2009 et 2010. Depuis, la cité gagne près de 500 nouveaux citoyens par an. L’exécutif évoque des «grands projets», le réaménagement de la place de la gare, un «quartier Le Corbusier» vers l’ancienne gare aux marchandises, le regroupement de deux institutions pour créer un zoo-musée… Mi-octobre, le Musée d’histoire a fêté sa réouverture après rénovation. L’allant vers l’avant, toujours, et le souvenir.