C’est un tournant historique qui vient de frapper le monde de l’art. «Peut-être même l’un des changements les plus importants de ces cinquante dernières années», estime Clare McAndrew, auteur d’un rapport sur le marché de l’art publié en mars par The European Fine Art Fair: «Pour la première fois, la Chine est devenue le premier marché au monde pour les œuvres d’art. Avec 30% des parts de marché (sur des ventes estimées à 46,1 milliards d’euros), contre 23% en 2010, la Chine a repoussé les Etats-Unis à la deuxième place avec 29%.»

Le constat est le même du côté des ventes aux enchères. Sur 11,6 milliards de dollars amassés en 2011, Artprice estime que 41,4% des recettes ont été réalisées en Chine. Les Etats-Unis arrivent en deuxième position avec 23,6% et le Royaume-Uni troisième avec 19,4%. «La Chine représentait seulement 3% du marché en l’an 2000, rappelle Thierry Ehrmann, fondateur d’ArtPrice. Le jour où j’ai dû annoncer aux Américains qu’ils étaient numéro deux, j’ai eu l’impression d’avoir coulé leur 5e flotte», se souvient-il encore.

Comme le soulignent les analystes de Credit Suisse dans un rapport publié en juillet, une corrélation existe entre le prix des œuvres d’art et la santé économique des marchés émergents. Le cap du million de millionnaires venant d’être franchi en Chine, la première place au classement leur semble réservée quelques années encore. D’après Artprice, plus de 50% des ventes devraient s’y dérouler cette année.

«Chaque fois que vous avez des pays dans lesquels de nouvelles fortunes se créent rapidement, un des premiers réflexes est d’acheter des objets d’art, explique Manou de Kerchove, spécialiste du marché de l’art auprès de Schroder & Co Banque SA à Genève. On le voit aujourd’hui avec les Chinois, les Russes et les Indiens comme on l’a vu hier avec les Japonais et les Arabes. L’art est devenu un objet de luxe; une fois que vous avez acheté une maison voire deux et plus, l’acquisition d’œuvres d’art devient incontournable.»

La nouveauté tient peut-être au fait que les Chinois ne se bornent plus seulement à acquérir leur propre art comme auparavant. Selon Eveline de Proyart, directrice de Christie’s à Genève, «les Chinois achètent maintenant dans les ventes du monde entier et s’intéressent de plus en plus à des objets qui ne viennent pas de leur propre culture, aux tableaux anciens européens, au mobilier français, etc.»

Malgré tout, ils privilégient toujours leurs propres artistes. Deux grands maîtres chinois arrivent en tête du classement 2011 en termes de chiffre d’affaires. «Adieu Pablo Picasso qui, depuis 1989, avait occupé la tête du classement 17 fois dont 13 fois lors des quatorze dernières années, écrivent les rédacteurs d’Artprice. La chute de l’artiste espagnol n’en est que plus spectaculaire, car il se fait non seulement dépasser par Qi Baishi (550 millions de dollars) et Zhang Daqian (510 millions), mais aussi par Andy Warhol (325 millions). Picasso doit, lui, se contenter de ventes qui s’élèvent à 315 millions de dollars pour 2011.