«Je vous préviens, ce n’est pas la peine de poser des questions sur les e-mails de l’Université d’East Anglia», prévenait en début de semaine le chargé de communication du Grantham Research Institute, juste avant la conférence de presse de Nicholas Stern, l’économiste britannique spécialiste du changement climatique. Inévitablement pourtant, la question a rapidement été abordée… Deux jours plus tard, la conférence de presse d’Ed Miliband, le ministre britannique de l’Environnement, a été elle aussi dominée par le même sujet. Ce dernier accuse les «saboteurs» de vouloir faire dérayer les discussions de Copenhague.

Alors que le sommet de Copenhague débute ce lundi, tout le monde ne parle que de ça: le «Climategate». La controverse concerne un millier d’e-mails provenant de l’unité de recherche climatique de l’Université (CRU) d’East Anglia, en Angleterre. Piratés et postés sur Internet il y a trois semaines, les e-mails, s’étendant sur treize ans, proviennent de chercheurs qui sont à l’origine d’un des modèles climatiques les plus connus montrant le réchauffement: la canne de hockey. Celle-ci indique des températures relativement constantes pendant des siècles, avant de s’envoler depuis quelques dizaines d’années.

Les courriels les plus controversés viennent de Phil Jones, le directeur du CRU. Dans l’un d’entre eux, datant de 1999, il parle du «tour» joué par l’un de ses confrères pour «cacher le déclin» des températures, en ajoutant certaines variables à des données scientifiques.

De plus, l’origine des données du modèle climatique est mise en cause. L’université a dû reconnaître que les données brutes utilisées par l’université ne sont plus disponibles… après avoir été mises à la poubelle lors d’un déménagement, faute de place pour les ranger (une grande partie d’entre elles, historiques, datent d’avant l’informatisation). L’université réplique que «95%» des données sont publiquement disponibles, et qu’elle demande actuellement la permission aux organismes météo internationaux d’où proviennent les informations de les publier. Mais cette procédure risque de prendre des mois.

Ce vendredi, la controverse a atteint un tel point que le GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), qui dépend de l’ONU, a décidé d’enquêter. «Nous allons nous pencher sur le dossier et prendre position, indique à la BBC son directeur, Rajendra Pachauri. Nous ne voulons certainement pas glisser ce sujet sous le tapis. C’est sérieux.» Il faut dire que le GIEC avait donné un rôle proéminent dans ses rapports à l’étude de l’Université d’East Anglia.

L’université elle-même tente de résoudre la situation. Elle a mis sur pied une commission d’enquête indépendante, qui sera dirigée par Muir Russell, un ancien haut fonctionnaire britannique, qui se penchera sur les pratiques scientifiques de l’université et son utilisation des données.

Phil Jones, qui a démissionné de son poste le temps de l’enquête, réplique que ces e-mails sont réels mais pris «complètement hors contexte». De plus, la correspondance diffusée sur Internet est très sélective (juste un millier de e-mails sur treize ans) et le moment semble difficilement un hasard.

L’immense majorité des experts s’exaspèrent de cette polémique. «La science du changement climatique est basée sur des milliers de recherches, notamment sur ce qu’il se passe en ce moment», rappelle Jonathon Porritt, un ancien conseiller du gouvernement britannique.

Pourtant, la polémique, qui devrait être assez obscure – l’origine des données d’une étude scientifique venant d’une université peu connue – risque d’être utilisée à des fins politiques à Copenhague. Le premier à l’avoir fait publiquement est le chef négociateur d’Arabie saoudite, un pays qui a un intérêt évident à éviter un accord contraignant. «Il apparaît des détails du scandale qu’il n’y a pas de relations entre les activités humaines et le changement de climat», affirme Mohammad al-Sabban, dans un raccourci saisissant.

Ce sont les discours du côté américain qui inquiètent le plus. Si Barack Obama arrive à Copenhague avec un objectif chiffré, il n’a pas encore l’accord du Sénat. Or, le vote y sera très serré, d’autant que les Etats du Midwest y sont disproportionnellement représentés. Le sénateur républicain de l’Oklahoma, James Inhofe, connu pour rejeter la réalité du changement climatique, a été l’un des premiers à réagir au Climategate. Pour lui, les e-mails indiquent que les chercheurs ont «manipulé la science pour donner l’impression que le problème était réglé».

Enfin, derrière ces négociations, le Climategate a révélé un autre aspect intéressant: le public en général est loin d’être convaincu des dangers du changement climatique. Selon un sondage cette semaine du Pew Research Center, seuls 30% des Chinois pensent que le changement de climat est un sujet important. Le chiffre atteint 44% aux Etats-Unis, 68% en France et 90% au Brésil. Loin d’être un large consensus mondial… Ce qui explique sans doute comment une controverse scientifique pourrait avoir des conséquences politiques aussi lourdes.