Sous les ailes de l’Airbus défilent la lagune et les gratte-ciel d’Abidjan-Plateau. D’en haut, la puanteur de la première et la lèpre des seconds s’oublient. Au revoir, «Manhattan des tropiques», déchirée entre les ambitions héritées de l’indépendance et ta décrépitude actuelle.

Une heure plus tard, j’ai l’impression de plonger dans une coquette cocotte-minute britannique. Accra est plus verte, plus propre et dynamique qu’Abidjan. Pourquoi, après quatre jours, m’y sentirai-je moins à l’aise: à cause d’une certaine réserve héritée de l’occupant anglais? Ou d’une bureaucratie aux réflexes un brin soviétiques?

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C’est pourtant pour rencontrer une bureaucratie bien précise que je suis venu dans la capitale du Ghana. Son symbole est devant mes yeux à Liberty Avenue, costaud bâtiment rose de sept étages. C’est le siège du Ghana Cocoa Board (Cocobod), dont la première pierre fut posée en 1957 par le président Kwame Nkrumah. Sa mission était de promouvoir la production, la qualité et le marketing du cacao. Au début des années 1980, ses effectifs dépassaient 100 000 fonctionnaires tandis que la récolte, la première mondiale quinze ans plus tôt, chutait de 450 000 à 150 000 tonnes – verger vieilli, maladies, incendies, mauvaise gouvernance.

Massivement restructuré, le Cocobod emploie aujourd’hui quelques milliers de personnes. La filière cacao ghanéenne a été partiellement libéralisée, l’organisme d’Etat gardant en main deux manettes essentielles: la fixation d’un prix de référence et de quotas pour les exportateurs, et le contrôle de qualité.

Là où la Côte d’Ivoire, cédant au FMI et à la Banque mondiale, a détruit ses mécanismes stabilisateurs sans savoir par quoi les remplacer, le Ghana a huilé les rouages de sa filière et regagné la place de deuxième producteur mondial.

L’homme que je rencontre au Cocobod, Emmanuel Gorkeh-Sekyim, est le N° 2 du contrôle qualité. «Les planteurs n’étaient pas prêts pour une libéralisation brutale, explique-t-il. Or, sans leur collaboration, on va contre un mur. Nous sommes revenus quelques pas en arrière, et ça fonctionne.» Des exportateurs et des industriels le confirment: le cacao ghanéen affiche une qualité constante et bien meilleure que celle du voisin ivoirien, ce qui en fait de loin le préféré d’Afrique occidentale. Fort de cette réputation, le Ghana vise un million de tonnes de cacao par an. Pour améliorer le rendement, il éduque les fermiers aux bonnes pratiques agronomiques, subventionne les engrais et pesticides.

Que gagnent les planteurs? Surprise: guère plus qu’en Côte d’Ivoire. Le Cocobod s’est engagé à leur payer au moins 70% du prix mondial. Or, cette année, ils touchent 1632 cedis la tonne, soit à peine 1,40 franc le kilo. L’inflation et la dépréciation du cedi, la monnaie nationale, ont raboté leur salaire à 43% du prix mondial (avril 2009). «Nous payons aussi un bonus à près d’un million de planteurs quand le marché le permet, ce que nous avons fait chaque année depuis 2001, se défend mon interlocuteur. Ajoutez les programmes d’encouragement au logement, l’éducation gratuite pour les enfants. Tout cela constitue un supplément de revenu appréciable.»

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Les certifications «fair trade» suscitent chez Emmanuel Gorkeh-Sekyim une moue éloquente: «Too much fuss!» («Trop d’agitation»). Et pour cause: au Ghana, c’est l’Etat qui entend jouer ce rôle – pour tous les producteurs, pas seulement ceux qui paient au prix fort des certificateurs venus du Nord. Et il le remplit plutôt bien, à en juger par une visite au port de Tema (géré par le Cocobod), à 30 km d’Accra. Six halles géantes y ont été inaugurées l’an dernier. Le processus de fumigation (contre les parasites) est strict.

Peter Atta-Boakye, directeur local du contrôle de qualité, me montre le sceau fermant chaque sac de jute (distribué par le Cocobod), les inscriptions en lettres noires. «Nous pouvons remonter la trace jusqu’à chaque station locale de ramassage», assure-t-il.

Le Cocobod quadrille le pays en 73 districts dont chacun compte jusqu’à 500 sections. Il accorde des licences à 23 sociétés privées («licensed buying companies», LBC) qui achètent la récolte. Quels sont les risques de corruption? «On ne peut les exclure, dit Emmanuel Gorkeh-Sekyim, mais les garanties bancaires ou les achats des LBC’s sont documentés et font l’objet d’un contrôle externe. Les données sont compilées sur une base hebdomadaire, les irrégularités sanctionnées.»

Difficile de vérifier si ces règles sont toutes appliquées. Mais j’ai vu les halles nettes du port de Tema, des panneaux dans la brousse signalant les pépinières du Cocobod. Et pour un fonctionnaire, Emmanuel Gorkeh-Sekyim n’a pas la langue de bois.

Le Cocobod fait grincer les dents des exportateurs par sa lourdeur et ses «exigences changeantes», se plaint l’un d’eux, mais le résultat global est là. L’Etat régulateur a du bon.

Ghanéens et Ivoiriens échangent-ils leurs expériences? Rarement, reconnaissent Emmanuel Gorkeh-Sekyim et Peter Atta-Boakye. Une «OPEP» du cacao n’est pas pour demain, la concurrence entre Etats producteurs est trop forte.

Demain: Mission bâloise périlleuse en Côte d’Or