Égypte

Le combat contre le harcèlement sexuel

Longtemps considéré comme un tabou, le phénomène est désormais combattu en plein jour dans les rues de la capitale égyptienne. Patrouilles civiles, expositions d’art, cours d’autodéfense, les Egyptiens se prennent en main pour éradiquer ce phénomène omniprésent dans la société

Il est 18 heures, station Shohada. Sur le quai bondé du métro cairote, un groupe de femmes s’agrippent à leurs cabas, boucliers de fortune contre les mains baladeuses et «frotti-frotta» insidieux. L’heure de pointe est propice au harcèlement sexuel, véritable fléau en Egypte. Dans un crissement assourdissant, la rame surgit du tunnel en couvrant le brouhaha des badauds. A l’arrêt, les portes s’ouvrent sur le wagon réservé à la gent féminine. Un homme en descend. «Espèce de chien!» s’égosille une femme aux boucles brunes en repoussant l’intrus. Une fois sa tunique réajustée, elle disparaît, penaude, dans la foule des passagers entassés sur la plateforme.

Soudain, à la surprise générale, quatre jeunes équipés de gilets jaunes se ruent sur l’agresseur. «Vous n’allez pas vous en tirer comme ça!» lâche le plus baraqué du groupe, en le retenant par le bras. Sur son gilet couleur canari, un autocollant dit en arabe: «Au lieu de la harceler, protège-la!». C’est le slogan de Basma, un nouveau collectif de bénévoles déterminés à éradiquer ce «virus» qui empoisonne le quotidien des Egyptiennes.

«Il est temps de prendre le taureau par les cornes!» s’exclame ­Nihal Saad Zaghloul, l’une des fondatrices de Basma. Cette jeune informaticienne ne compte plus le nombre d’attouchements, blagues salaces et commentaires désobligeants dont elle est régulièrement victime. Et ce, malgré son foulard, parfaitement plaqué sur ses cheveux, et son large blue-jean à la Gavroche. «Contrairement aux idées reçues, les filles voilées sont aussi souvent embêtées que les filles non voilées», martèle-t-elle, en tordant le cou aux idées reçues. Pour combattre le «mâle des transports», elle ne voit qu’une solution: briser le tabou social qui l’entoure.

«C’est triste à dire, mais la plupart des femmes agressées n’osent pas se plaindre, convaincues que personne ne leur viendra en aide. Quand une victime s’en remet aux forces de l’ordre, c’est elle que l’on blâme et non son agresseur: elle aurait dû mieux s’habiller, ne pas se maquiller, ne pas sortir seule au coucher du soleil… Pire, certains agents de police en profitent pour tenter, à leur tour, d’abuser de la plaignante.»

D’où l’audacieuse initiative de Basma, lancée en pleines fêtes de l’Aïd (la fin du ramadan): envoyer des mini-brigades de civils dans les stations de métro les plus fréquentées, dont celle de «Moubarak» – rebaptisée «Shohada» (les martyrs) à la chute de l’ex-raïs du Caire, en février 2011. «L’appel aux bonnes volontés a été lancé sur Facebook. Le bouche-à-oreille aidant, nous sommes aujourd’hui une vingtaine de bénévoles», jubile la jeune activiste, au troisième jour de cette opération inédite, dont les photos inondent désormais la blogosphère.

Un brouhaha l’interrompt. Nihal Saad Zaghloul relève la tête. ­Un agent de police a rejoint le pe­tit groupe. Les jeunes au gilet jaune l’ont convaincu de coller une amende à l’agresseur: 15 livres égyptiennes (l’équivalent de 2 euros) pour être monté dans la section des femmes. «Si la victime ne s’était pas enfuie, on l’aurait encouragée à déposer une plainte en bonne et due forme pour agression. Mais bon, 15 livres, c’est un début…», souffle l’un des jeunes bénévoles.

Quelques badauds s’arrêtent, étonnés. «Bien fait!» applaudit une Egyptienne tout en rondeur. Elle s’appelle Diana. Elle a 22 ans, et des mésaventures à la pelle. «Un jour, alors que j’allais au travail, un inconnu s’est masturbé sous mes yeux, alors que j’attendais le métro sur le quai. Une autre fois encore, un homme a frotté son engin contre moi alors que je marchais dans le couloir.» Résultat: à force d’être embêtée, elle a renoncé à travailler, comme tant d’autres femmes, et ne sort qu’accompagnée de son mari ou d’une amie.

Sous la pression des associations féminines, une loi pénalisant le harcèlement sexuel a récemment vu le jour. Mais elle est restée en suspens après la dissolution du parlement, en juin dernier. Lucide, Nihal Saad Zaghloul concède: «Notre opération n’est qu’un analgésique, en attendant de trouver une meilleure solution. Mais elle a le mérite de redonner du courage aux nombreuses anonymes qui subissent ces agressions dans le silence le plus total.»

Selon une étude menée en 2008 par le Centre égyptien pour les droits des femmes, 83% des femmes interrogées reconnaissaient avoir été harcelées sexuellement, et 91% dans les lieux publics – dont une grande proportion dans le métro et le bus. D’après Mohamed El Khatib, de l’association HarassMap, une ONG qui recense depuis 2010 les cas de harcèlement sexuel en Egypte, il n’existe pas, contre toute attente, de «profil type» de l’agresseur.

«Selon certains, la pauvreté est à l’origine de tout, dans un pays pétri de tradition où les relations sexuelles sont bannies avant les noces et où les hommes n’ont pas les moyens de se marier jeunes. D’autres évoquent la frustration sexuelle de ces Messieurs, tiraillés entre la vue de femmes voilées dans la rue et la pléthore de vidéoclips sulfureux que diffuse le satellite. En fait, d’après nos recherches, les agresseurs sont riches ou pauvres, religieux ou pas, mariés ou non, jeunes ou vieux.»

Autant de paradoxes abordés avec brio par le cinéaste Mohamed Diab dans son excellent film Les Femmes du bus 678. Récemment projeté sur les écrans français, il dresse le portrait de trois victimes en s’inspirant de l’histoire – vraie – de Noha Rushdi, la première Egyptienne à avoir intenté un procès pour harcèlement sexuel en 2008. A l’époque, son agresseur écopa de 3 ans de prison, assortis d’une amende de 5000 livres (environ 650 euros). Dans sa fiction aux accents de film policier, le réalisateur a refusé de tomber dans le travers de la simple «victimisation». L’un de ses personnages décide de renoncer à son statut social de «sexe faible», en passant à l’affront le plus humiliant pour ses agresseurs: la mutilation de leurs parties génitales à l’aide d’une épingle servant à retenir son foulard…

Direction Zamalek, le quartier huppé du Caire, lové sur une île située au cœur du Nil. C’est ici qu’Ahmed Kadri dispense, depuis quelques mois, des cours d’autodéfense. Diplômé en criminologie et fan d’arts martiaux, il préfère à la violence (couteaux, sprays, gadgets dispensant des électrochocs et autres «armes blanches» de plus en plus prisés par les Egyptiennes) la dispense de techniques permettant à ses compatriotes de se protéger contre leurs agresseurs potentiels, et de s’enfuir au plus vite. «Aujour­d’hui, il y a une vraie demande pour ce genre de techniques. Les femmes commencent à réaliser que, si elles se trouvent en position de force, elles seront moins embêtées», observe-t-il.

Ce jour-là, Ahmed Kadri a rendez-vous avec deux élèves françaises. En Egypte, les étrangères se ­sentent, elles aussi, vulnérables, surtout depuis la chute de Moubarak, où un nouveau fléau s’est propagé dans les rassemblements de la place Tahrir, épicentre de la révolution: le viol collectif. Depuis l’assaut, le 11 février 2011, de la journaliste de CBS Lara Logan, par 200 à 300 hommes, des dizaines d’incidents du même genre ont été recensés, plus effrayants les uns que les autres. Le 8 juin, des Egyptiennes venues spécialement manifester contre le harcèlement sexuel ont, elles aussi, été violemment attaquées.

A chaque fois, c’est le même scénario: une meute en furie choisit une «proie» en pleine foule, se jette sur elle, lui arrache ses vêtements, pour ensuite faire circuler des troupeaux de doigts dans ses parties les plus intimes. Révoltée contre cette «pratique barbare et bestiale», l’activiste Nevine Ebeid, membre de la New Women Foundation, y voit une «arme politique pour briser la détermination de certaines femmes et les décourager d’aller manifester». «Pour moi, ces attaques sont organisées, soit par des membres de l’ex-régime, soit par des groupes conservateurs qui n’ont pas intérêt à voir la femme égyptienne s’émanciper. Pourtant, faute de preuve, il est difficile d’accuser qui que ce soit», dit-elle.

Le phénomène n’est pas nouveau. En 2006, une horde d’hommes violenta plusieurs femmes au centre de la capitale en pleines fêtes de l’Aïd. L’affaire fut rapidement étouffée par le régime de Moubarak. «Mais la révolution a eu pour mérite de libérer la parole», relève Norhan Alaan, 21 ans. Cette sculptrice, étudiante à la Faculté des beaux-arts du Caire, est l’une des nombreuses Egyptiennes qui osent désormais aborder le sujet du harcèlement sexuel sans détour. Cet été, la galerie Darb 1718 lui a offert la possibilité d’exposer, aux côtés d’une demi-douzaine d’autres artistes, sur le thème: «Assez!». Son installation artistique s’inspirait des récits de 40 victimes recueillis sous le saut de l’anonymat. Des extraits de leurs tragiques mésaventures défilaient, noir sur blanc, sur un écran plat disposé à côté d’un mannequin grandeur nature criblé d’épingles. Tout un symbole. «A mon grand étonnement, les hommes sont venus nombreux à l’exposition. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils étaient confrontés à de vrais témoignages, les femmes osant rarement parler de ces choses-là à leurs proches. Si ça peut réveiller les consciences, c’est déjà une mini-victoire», remarque-t-elle.

A force d’être embêtées, des femmes ont renoncé à travailler et ne sortent qu’accompagnées

Depuis la chute de Moubarak, un nouveau fléau s’est propagé:le viol collectif

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