voile

Combat de coques

Le litige judiciaire qui, depuis deux ans, oppose le Defender Alinghi à son Challenger of record, Oracle, sclérose provisoirement l’événement. Ce blocage est dû à un bras de fer philosophique sur l’avenir du plus vieux trophée sportif du monde

Au risque d’être réducteur, et un brin provocateur, on pourrait presque parler d’affrontement entre modernisme et conservatisme. Tant le conflit qui oppose Alinghi, le Defender de la Coupe de l’America, et Oracle, son Challenger of record, au-delà des questions de personnes et d’ego, émane d’une vraie divergence de vues sur l’impulsion à donner à cet événement vieux de 158 ans.

Conflit d’héritage, conflit d’interprétation autour d’un document laconique, le «Deed of Gift», fondation fragile d’une bataille navale qui, forcément, traverse les âges et les tempêtes avec heurts. Si les acteurs de ce lancinant feuilleton s’achoppent sur des détails, c’est bien l’avenir de l’aiguière d’argent qui devrait se jouer. Au large de Ras al-Khaimah ou ailleurs. En février 2010 ou plus tard.

«Quoi qu’il arrive, cette 33e édition marquera un tournant dans l’histoire de l’événement. A chaque fois que la Coupe vit une période difficile, qu’elle se fait secouer, il en ressort quelque chose de différent», souligne Brad Butterworth, skipper d’Alinghi. Quadruple vainqueur de la Coupe de l’America, le Néo-Zélandais connaît l’épreuve, son caractère unique et inique, ses rouages. Il n’oublie pas qu’au cours de son siècle et demi d’existence, la vieille dame a tout sauf vécu un long fleuve tranquille.

En deux ans de bras de fer avec son ancien ami et complice Russell Coutts, Butterworth est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel émotionnel. Mais aujourd’hui, cet hédoniste a converti son dépit en une forme d’exaltation. «De cet épisode, qui a vu Oracle nous pousser dans un Challenge en multicoque, il ressort déjà une période excitante», confie-t-il.

N’hésitant pas à lancer ce qui pourrait être un pavé dans cette mare déjà agitée: «C’est une bataille concernant la direction à donner à l’événement. Nous avons milité pour une épreuve à plusieurs et à coûts réduits, et l’on se retrouve à se quereller à deux. Alinghi s’est investi dans ce projet en multicoque parce que plusieurs personnes de l’équipe baignaient là-dedans depuis longtemps. Ce n’était pas mon cas, mais je suis derrière eux parce que c’est l’avenir. Si notre adversaire gagne, je ne sais pas ce qui va se passer. Si nous gagnons, je pense que nous continuerons en multicoque. Je me battrai pour ça.»

Et d’invoquer le changement de mentalité généré par la construction de deux géants, le catamaran d’Alinghi et le trimaran d’Oracle: «Il y a eu un gros investissement technologique et humain, avec des gens intelligents pour répondre aux questions que posent ces genres de bateaux. C’est le début d’un nouveau cycle. Les multicoques sont les outils de la voile moderne. La Coupe de l’America a toujours vécu des séismes, il est temps pour un tremblement de terre.»

Des propos qui font sourire le timide Dean Barker, skipper de Team New Zealand, qui a fait ses gammes sous la houlette du duo Coutts-Butterworth et qui perd son latin dans ce conflit qu’il ne saisit pas bien. «Je ne sais pas trop quoi en penser si ce n’est que cela a mis pas mal de gens au chômage.» Et s’il ne peut nier l’attrait des multicoques – il a toujours rêvé de tirer un bord sur le trimaran de 60 pieds de Franck Cammas – il a du mal à imaginer un changement si radical dans un événement synonyme de gagne-pain pour lui et toute une masse salariale. Les autres équipes de la Coupe assistent, depuis deux ans, impuissantes, à ce règlement de comptes qui les laisse sur la touche.

Des propos qui font bondir Russell Coutts. Même si c’est Oracle qui a décidé de défier Alinghi en multicoque, le skipper et CEO du Challenger américain ne conçoit pas de poursuivre dans cette voie-là. «Ces bateaux ne sont faits pour du match racing, insiste-t-il. Ils sont plus adaptés à de la régate en flotte parce qu’ils virent moins bien. Pour du match racing – et la Coupe de l’America, c’est ça – il faut un voilier plus combatif et plus manœuvrable. Monocoques et multicoques représentent deux styles de navigation différents et requièrent des aptitudes différentes.»

Le directeur d’Oracle insiste aussi sur l’intérêt de régates serrées – comme à Valence en 2007 – avec des bateaux proches en vitesse. «Si une équipe l’emporte trop facilement, la régate n’est pas passionnante. Même si les bateaux devaient aller à 70 nœuds [près de 130 km/h]. En Formule 1, quand une équipe dominait, ça a perdu de son intérêt.» Pour Coutts, la vitesse ne fait donc pas tout. Et, profitant de tacler Alinghi pour avoir choisi les Emirats arabes comme plan d’eau, il ajoute: «Si la régate avait lieu dans un endroit avec du vent et de vagues, cela pourrait être spectaculaire. Comme à Fremantle (Australie) en 1987, une des éditions les plus réussies. Et pourtant, c’était sur des bateaux de 12 mètres pas très rapides.»

A ces arguments avancés par Coutts, Murray Jones, l’un de ses anciens disciples resté chez Alinghi et désormais atteint par le même virus que Butterworth et l’ensemble de l’équipe d’Ernesto Bertarelli, rétorque: «La Coupe de l’America, c’est un duel entre un Defender et un Challenger. Cela ne fait que vingt ans que c’est devenu du match racing avec les règles actuelles. Il ne faut pas oublier non plus que la Coupe a toujours été un défi technologique. C’est ce qui la distingue des autres événements de voile.»

Jones craint qu’à miser sur des voiliers trop proches, on tende vers une Coupe de l’America qui s’apparenterait à une épreuve de monotypie et que l’on prive le vieux trophée de ce qui fait sa quintessence. «C’est parce que c’est avant tout un concours entre architectes qu’elle est unique et qu’elle a survécu à toutes les controverses qui l’ont agitée. Les épisodes comme celui que nous vivons aujourd’hui font partie finalement de l’histoire de cet événement. Et lorsqu’une nouvelle classe de bateaux est introduite, il faut toujours une ou deux éditions avant qu’ils deviennent proches en vitesse.»

Pour cet ancien de la bande des Magic Five qui a permis à la Nouvelle-Zélande de décrocher la Coupe en 1995 et de la garder en 2000 avant d’offrir sa chance à la Suisse, c’est la montée en puissance avant le match, le suspense et les spéculations, qui créent l’intérêt. «Les gens essaient de deviner quelles seront les innovations technologiques, de savoir quel bateau sera le plus rapide. C’est ça qui les excite, plus que la régate en elle-même.» Et de conclure: «Oracle a choisi un challenge en multicoque. Si la Coupe vire au multicoque, ils seront à l’origine de ce changement.»

Et c’est là tout le paradoxe de cet imbroglio. En voulant punir Alinghi pour une conduite jugée trop interventionniste dans la mise en place des règles de la 33e Coupe de l’America, Larry Ellison et Russell Coutts sont venus jouer dans les plates-bandes d’Ernesto Bertarelli et le noyau lémanique de ses troupes qui savourent le plaisir de la navigation à plusieurs coques depuis quinze ans. «On est heureux. Je m’éclate à barrer Alinghi 5 et toute l’équipe prend un pied fou avec ce nouveau bébé, confie le patron du Défi suisse. Quoi qu’il arrive en février prochain, je ne regrette pas d’avoir construit ce bateau. C’est une aventure extraordinaire et on est content de la vivre. Il y a une énergie positive qui vient, je pense, du fait qu’on est dans le juste. La voile de demain, c’est la vitesse. On veut voler. On le voit avec l’Hydroptère . Alors pourquoi revenir en arrière?»

En observateur extérieur, Michel Desjoyeaux, qui goûte avec la même passion au multicoque et au monocoque, confirme que les bateaux qui volent ont plus de succès auprès des jeunes générations que les bateaux qui penchent. «Si je propose à mon gamin d’aller faire de l’Optimist, il fait la tronche, reconnaît le double vainqueur du Vendée Globe. Je ne suis pas un inconditionnel du multicoque et je pense qu’il y a de la place pour tout type de voile. Cela dit, je ne suis pas surpris que les Anglo-Saxons soient séduits. Ça fait longtemps qu’on leur montre que c’est drôle et que ça va vite.

»Le problème c’est que jusque-là, ils nous prenaient pour des fous avec nos engins. Mais, comme dit un navigateur que je connais bien, ils ont compris qu’il vaut mieux aller à 30 nœuds [55 km/h] avec 10° de gîte [l’inclinaison transversale] plutôt qu’à 10 nœuds [18,5 km/h] avec 30° de gîte. La vitesse fascine, c’est une évidence. L’homme a toujours cherché à aller plus vite sur terre et sur mer.» Desjoyeaux voit lui aussi s’affronter deux visions derrière ce conflit. «Il y a un milliardaire plutôt conservateur qui va vouloir revenir à du monocoque et un autre qui faisait déjà du catamaran et qui est porté vers le multicoque, car c’est là qu’il s’exprime le mieux.»

Lorsqu’on évoque l’inévitable fronde que risque de provoquer l’idée d’une Coupe en multicoque, Butterworth reste philosophe: «Une fois que les gens auront navigué sur ces bateaux, ils changeront d’avis.» Bertarelli apparente ça à la différence entre un match de foot des années 1960 et d’aujourd’hui. «Sur un monocoque, le jeu se passe au ralenti. Tu peux prendre le temps de décider si tu vas virer. En multi, tout va deux fois plus vite. Il faut anticiper en permanence. Plus que de vitesse, il est question d’intensité et d’énergie.»

Loïck Peyron, spécialiste ès multicoques depuis des décennies, comprend que ceux qui ont fait fortune et gloire sur des supports qu’ils maîtrisent aient peur de changer de planète: «Il faudra tourner la page, réinventer une manière de se battre en duel avec des engins modernes en incluant une nouvelle dimension, celle de la vitesse. Ce sera un autre jeu, pas forcément plus difficile.» Au rythme où vont les choses, la page sera longue à tourner. Mais un virage est amorcé.

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