DOCUMENTAIRE

Le conflit israélo-arabe raconté par ceux qui ont fait son histoire

Après «Yougoslavie, suicide d'une nation», l'équipe de Brian Lapping s'est attaquée au conflit du Moyen-Orient. Six émissions remarquables diffusées par Arte. Ce que la télévision peut offrir de mieux

Une blague raconte que seuls deux hommes connaissaient la solution du conflit israélo-arabe, mais voilà: l'un est devenu fou et l'autre a préféré l'oublier. Face à un conflit à la charge symbolique aussi lourde, était-il possible d'unifier dans un seul regard des visions divergentes de ces 50 dernières années? Ce fut le pari d'une équipe britannique, auteur de la remarquable série Yougoslavie, suicide d'une nation. Pendant deux ans et demi, le producteur Brian Lapping et la réalisatrice Norma Percy, appuyés par une équipe d'une dizaine de personnes, dont deux historiens, l'un Israélien, Ahron Bregman, et l'autre Arabe, Jihan el-Tahri, ont rencontré les principaux protagonistes. Au final, il en ressort une extraordinaire fresque du conflit qui est ce que la télévision peut offrir de mieux: donner à voir les hommes qui ont écrit l'histoire de ce dernier demi-siècle.

Israël et les Arabes, la guerre de cinquante ans reflète une image parfois à contre-courant de la perception dominante. Ainsi, le soutien américain à l'Etat hébreu paraît souvent aller de soi. Le documentaire montre au contraire que le secrétaire d'Etat américain en 1948, George Marshall, était profondément hostile à la création de l'Etat d'Israël et qu'il a tout tenté pour s'y opposer.

On apprend aussi pour la première fois que le premier ministre israélien Moshe Sharett, dans les années 50, avait entamé des contacts secrets avec les Egyptiens au plus haut niveau. Ces contacts seront torpillés par les «faucons» de l'Etat hébreu. Ce conflit à l'intérieur même du gouvernement israélien prend aujourd'hui allure de symbole, entre ceux qui croient que la sécurité d'Israël passe avant tout par la force des armes, menés par des gens aussi différents idéologiquement que Ben Gourion et Yitzhak Shamir, et ceux qui croient à la possibilité d'un règlement négocié, comme Sharett et Peres.

La force indiscutable d'Israël et les Arabes, c'est d'offrir une lecture événementielle du conflit. On voit Nasser, Kissinger, Ben Gourion, Arafat et d'autres décider de telle ou telle action, jouant en stratèges leur coup sur l'échiquier géopolitique. En revanche, on ne voit pas – peut-être parce que la télévision ne peut pas le montrer – comment les mentalités se forment, évoluent et s'articulent autour de choix politiques. C'est ainsi: en collant au plus près de l'événement, la télévision montre les principaux protagonistes à l'œuvre, mais laisse dans l'ombre le grain fin de l'histoire.

Autre difficulté sur laquelle un tel documentaire devait immanquablement buter: dans une trame aussi épaisse, comment sélectionner les événements les plus importants? Ainsi, à l'exception de la crise de Suez, il est marginalement question de la France, alors qu'elle joua un rôle fondamental dans les années 60 au Moyen-Orient, et à l'exception d'un ex-général du KGB, le point de vue soviétique est peu explicité. Reste que le défi de Brian Lapping et de Norma Percy est gagné: le documentaire offre aux profanes une vision sous différents angles des moments clés du conflit israélo-arabe, et aux spécialistes, des témoignages inédits et quelques révélations.

Le Temps: Après les historiens palestiniens, les historiens critiques israéliens estiment que l'exode des Palestiniens en 1948 résulte en partie d'une volonté délibérée de l'Etat hébreu. Vous ne semblez pas être d'accord avec ce point de vue.

Norma Percy: Nous nous sommes concentrés sur le massacre de Deïr Yassin, ce village dont s'était emparé l'Irgoun en 1948 et qui avait été vidé de ses habitants. Qu'avons-nous découvert? Deux choses. Pour la première fois, un haut responsable de la radio palestinienne, Hazem Nusseibeh, a reconnu qu'il avait commis «la plus grande gaffe qu'il pouvait faire», en diffusant une propagande exagérée où il était question de viols, de massacres, d'atrocités pour forcer une intervention militaire arabe. Il y a eu des exécutions sommaires, mais elles n'ont pas eu l'ampleur décrite par la propagande palestinienne. Or, l'effet produit fut tout à fait inattendu: en écoutant ces récits «gonflés», beaucoup de Palestiniens ont eu peur. Ils ont simplement fui leur domicile et n'ont jamais pu réintégrer leur maison devant l'opposition israélienne. L'autre révélation que nous apportons sur Deïr Yassin, c'est que la Hagannah, et non seulement les extrémistes de l'Irgoun, était présente, puisqu'elle avait même donné à l'Irgoun son accord de principe sur l'attaque de ce village.

– Quelles ont été les sujets de confrontation entre vos deux historiens?

– La différence la plus fondamentale a trait à la nature même du conflit. L'Israélien Ahron Bregman estimait qu'il s'agissait avant tout d'un conflit entre Israéliens et Arabes, alors que Jihan el-Tahri mettait au premier plan la confrontation entre Israéliens et Palestiniens. Les deux historiens ont eu beaucoup de désaccords sur ce qu'il fallait inclure dans les cinq ou six heures de programme. Ainsi, la bataille de Karameh est fondamentale pour les Palestiniens, car elle constitue la première bataille où l'OLP a affronté longuement les Israéliens. Du point de vue symbolique, elle constitue une étape fondamentale de la lutte armée pour les Palestiniens, alors que les Israéliens n'y attachent aucune importance. La dénomination même des événements fut aussi sujet à controverse entre nos deux historiens. Le conflit de 1973, fallait-il l'appeler la guerre de Kippour ou la guerre du Ramadan? Dans le dernier épisode de la série, nous abordons la question des négociations. Fallait-il se concentrer davantage sur Oslo ou sur les discussions finalement infructueuses entre Israéliens et Syriens? Au sein de l'équipe, les échanges furent intenses.

Arte, ce soir à 20 h 45

Un livre est aussi disponible

«Israël et les Arabes,

la guerre de cinquante ans»,

Ahron Bregman et Jihan el-Tahri, Arte éd. et Mille-et-une-nuits.

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