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Les conseillers suisses de Kabila lancent la contre-offensive médiatique

La République démocratique du Congo a mandaté l'agence suisse Trimédia pour une vaste opération de relations publique. Il s'agit de relifter l'image désastreuse de l'ex-Zaïre dans l'opinion européenne

C'est ce qu'on appelle, dans les relations publiques, un joli coup. Vendredi dernier, 26 juin, la délégation de la République démocratique du Congo (RDC) atterrit à Genève dans l'après-midi pour foncer ensuite vers Crans Montana, où se tient le prestigieux forum économique. A bord de l'avion, une brochette de ministres de Laurent-Désiré Kabila, dont ses ministres du Plan et de l'Economie, sont sur la brèche pour «vendre» l'ex-Zaïre aux investisseurs réunis à Crans. Plus inattendue, la présence parmi ces officiels de Léonard She Okitundu, qui fut en Suisse opposant à Mobutu et juriste à Caritas, devenu «ministre des droits humains» de la RDC. Sa présence en Suisse n'est pas fortuite et fait partie d'un plan de communication minutieusement mis au point.

Vendredi soir, le Téléjournal de la Télévision romande prend deux jours d'avance sur une conférence de presse de l'ONU et révèle les conclusions d'un rapport qui accuse les hommes de Kabila d'avoir massacré par dizaines de milliers des réfugiés hutus lors de leur marche sur Kinshasa, entre octobre 1996 et mai 1997. A sa descente d'avion, Okitundu a juste le temps de s'arrêter au studio de Sion de la TSR pour répondre du tac au tac aux questions de Darius Rochebin sur l'accablante enquête de l'ONU. Dans la foulée, il donne une interview à l'agence Infosud, qui sera reprise mercredi par nos confrères de 24 heures et La Liberté. Dans cette interview, Okitundu démonte le travail onusien sous le titre «nous avons été condamnés d'avance».

Cette admirable opération de relations publiques a son prix: entre 150 000 et 200 000 francs par année, le montant des honoraires versés par le gouvernement de Kinshasa à l'agence de relations publiques Trimédia, pour un contrat dit de «Public Affairs», à durée indéterminée. Signé en avril dernier, cet accord charge Trimédia d'assurer «la promotion de la République démocratique du Congo en Europe».

«C'est vrai que c'est une réelle réussite, commente Philippe Amez-Droz, directeur à Trimédia à Genève et chargé de l'opération. Nous savions depuis un mois que le rapport allait sortir. Il était clair que M. Okitundu devait faire le voyage pour répondre aux journalistes.» Le contrat comporte deux volets: d'abord répondre aux «sollicitations des journalistes», ce qui, outre l'opération Okitudundu, a bien marché jusqu'à présent. L'Hebdo a fait le déplacement jusqu'à Kinshasa pour un reportage sur lequel Trimédia a facilité les contacts, même si Kabila lui-même a finalement fait faux bond. Les frais, bien sûr, sont entièrement à la charge du journal pour des raisons de déontologie. La TSR et TF1 ont également manifesté un intérêt pour un reportage sur place. «Nous avons renoncé à l'idée de voyages de groupe et nous privilégions les voyages personnalisés de journalistes», explique Amez-Droz.

L'autre volet du contrat prévoit de «faciliter les contacts de la République démocratique du Congo avec les investisseurs. Nous cherchons à créer un courant de sympathie auprès des grandes entreprises en Suisse et en Europe». Sur ce plan-là aussi, les Congolais eux-mêmes se disent très satisfaits. Ainsi, les grands patrons présents à Montana ont reçu une brochure clinquante, dédicacée par Kabila, vantant les potentialités de la République démocratique du Congo, rédigée et mise sous presse par Trimédia. «Cela nous aurait coûté extrêmement cher à faire nous-même, explique Michel Tshepu, ex-cadre chez Bull en France, devenu, à la chute de Kinshasa, conseiller économique à la présidence. Les contacts avec les investisseurs sont aussi très positifs.»

Tshepu va même plus loin: «En fait, louer les services d'une agence nous coûte moins cher que d'avoir une ambassade, avec des délégués commerciaux et des chargés de presse!» Le contrat de Trimédia n'inclut pas le lobbying (la tentative d'influencer les milieux politiques), mais la question des fonds Mobutu en Suisse «pourrait entrer dans une vision globale du mandat», précise Amez-Droz.

Reste bien sûr la question de fond: comment voler au secours d'un régime constamment mis sur la sellette pour ses violations des droits de l'homme et dont le patron, Kabila, est déjà accusé, après un an de pouvoir, d'avoir supplanté Mobutu dans l'échelle de la tyrannie? Ainsi, dans sa dernière édition, le magazine français L'Express attaque de front «le Luba rondouillard», «le tyranneau du Sud-Kivu», le «maquisard marxisant et trafiquant mâtois» dans un dossier intitulé simplement «l'obscur M. Kabila». Philippe Amez-Droz, qui s'est rendu à Kinshasa pour proposer une stratégie de communication et signer le contrat, en est revenu avec l'impression que «le peuple congolais est magnifique». «Je pense qu'on ne devrait pas continuer à juger le gouvernement sur ce qui s'est passé durant la guerre de libération. Il y a de vrais efforts qui sont faits pour rétablir la situation désastreuse laissée par Mobutu et des besoins extraordinaires.» En ce qui concerne les accusations du rapport de l'ONU et le massacre de 180 000 civils hutus en fuite à l'intérieur du Zaïre, assimilés à «des actes de génocide», Amez-Droz estime qu'il faut «clairement faire la part entre les agissements menés par les troupes de l'AFDL, dirigées par Kabila, et les règlements de comptes de l'armée rwandaise qui a poursuivi son propre conflit à l'intérieur du Congo».

Laurent-Désiré Kabila, quant à lui, s'est également assuré les services d'une société américaine chargée de faire le travail de Trimédia aux Etats-Unis. Mais comme s'il ne faisait pas entièrement confiance aux techniques occidentales, il n'a pas manqué de recruter à titre de conseiller de communication personnel Dominique Sakombi, évangéliste et autrefois ordonnateur du culte de Mobutu.

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