Les électeurs britanniques se rendent aux urnes le 6 mai prochain. Avec ce rendez-vous électoral, se tourne la page du blairisme et de la Troisième Voie qui ont marqué le Royaume-Uni pendant treize ans. Professeur émérite de la London School of Economics, Rodney Barker est un fin connaisseur de la politique britannique. Le Temps l’a rencontré dans son appartement de Myddelton Square, au cœur de Londres. Auteur de plusieurs ouvrages, il brosse un portrait de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui.

Le Temps: Quels sont les enjeux des élections législatives du 6 mai qui soumettront pour la première fois Gordon Brown au vote des Britanniques?

Rodney Barker: On pourrait croire, a priori, que les enjeux sont restreints. Que le futur gouvernement soit travailliste, conservateur ou formé d’une coalition avec les libéraux-démocrates, il devra augmenter les revenus et réduire les dépenses de l’Etat. La marge de manœuvre sera très réduite, mais pas insignifiante. Les travaillistes proposent déjà de résoudre les problèmes de la dette et des déficits budgétaires en augmentant les charges sociales, en particulier les contributions des employeurs à la caisse publique. Les conservateurs sont prêts à s’atteler aux retraites dans le secteur public, mais aussi à augmenter la TVA, qui touche sans distinction riches et pauvres. Les politiques qui seront menées par les uns et par les autres pour assainir le pays ne sont en apparence que marginalement différentes, mais elles risquent d’avoir des conséquences importantes sur de larges franges de la population.

– Dans le camp travailliste, Gordon Brown, qui a succédé à Tony Blair au 10 Downing Street en juin 2007, a-t-il mené la même politique que son prédécesseur?

– Tony Blair était charismatique et un excellent communicateur, comme l’est aujourd’hui le conservateur David Cameron. Il parvenait à subjuguer une conférence du parti avant même d’avoir parlé. En termes de substance, il était beaucoup moins convaincant. Gordon Brown, lui, est désespérant en termes de communication. Il est lent et dès qu’il est au centre de l’attention, il se fige. Au niveau de la substance en revanche, il a abordé les vrais problèmes du pays provoqués non pas tant par des dépenses publiques excessives, mais par des pratiques bancaires mondiales qui s’apparentent à celles d’un casino. Il a revêtu l’habit d’un homme d’Etat, même si sa politique anti-crise a un prix très élevé. Comme d’autres pays, nous avons une énorme dette publique. Son principal mérite depuis qu’il est au pouvoir, c’est d’avoir évité que le pays ne sombre totalement. Si Tony Blair et Gordon Brown ont pu diverger au plan du style, ils ont néanmoins réalisé ensemble une vraie transformation du parti qui ne se présente plus comme celui qui défend les plus défavorisés, mais plutôt les gens ordinaires contre les menaces venant d’en bas, les crimes, les agressions, le trafic de drogue.

– Les conservateurs attendent leur heure depuis 1997 et espèrent que leur leader David Cameron leur permettra un retour au gouvernement. Où en sont les tories?

– Il y a trois courants principaux au sein du Parti conservateur. L’un est incarné par David Cameron: le conservatisme compassionnel. Il répond à une prise de conscience. Oui, nous sommes privilégiés, mais nous avons, de façon un peu paternaliste, des responsabilités envers les plus défavorisés, les malades. Deux autres courants perdurent et découlent du thatchérisme qui était un étrange mariage entre le traditionalisme conservateur en matière de morale et d’identité nationale et un engagement idéologique en faveur du marché. Deux tendances a priori incompatibles, mais qui se sont retrouvées dans le concept de famille. La famille perçue comme un instrument parfait servant à transmettre les bénéfices du marché de génération en génération et les valeurs traditionnelles, culturelles, morales ou religieuses. Cette aile du parti estime qu’être un citoyen ordinaire, c’est être hétérosexuel, marié, favorable aux marchés, antisocialiste et membre de l’Eglise anglicane. J’exagère à peine. Pour un conservateur compassionnel comme David Cameron, cette tension au sein des tories est difficile à gérer. Lui-même admet qu’on vit dans une société multiculturelle, multisexuelle, multireligieuse.

– La société a changé. Les tories se sont-ils adaptés?

– Par le passé, il y a toujours eu une élite privilégiée qui gouvernait le pays. Une partie d’entre elle avait toutefois un sens de ses responsabilités sociales. Ce sentiment de «noblesse oblige» semble avoir disparu avec le big bang, la dérégulation de la City. Il y a désormais à la tête de grandes sociétés commerciales des gens qui semblent apatrides, qui ne donnent plus l’impression d’appartenir à une société donnée. Ce n’est qu’une demi-surprise. Car la société britannique a changé: elle est plus individualiste et la responsabilité citoyenne s’est effilochée. Elle est aussi moins homogène et les exclus ont moins l’impression d’appartenir à un ensemble bien déterminé. Ils sont désormais confrontés à plusieurs cultures, plusieurs religions.

– Dans la campagne électorale, comment se présentent les leaders travailliste et conservateur?

– On assiste à un étonnant renversement des rôles. Tout au long du XXe siècle, les conservateurs se sont toujours présentés comme le parti du bon sens et du pragmatisme sage. Ici, David Cameron parle de la nécessité de changement, des «grands ignorés», des exclus, des Noirs, des homosexuels. Une manière qui rappelle le radicalisme des vieux travaillistes. Gordon Brown, au contraire, transmet un message opposé: pas de panique, nous sortons lentement de la récession, vous êtes en de bonnes mains, misez sur la continuité. Il reste qu’il est de plus en plus difficile de distinguer les électeurs des uns et des autres, car chaque parti est en quête de son identité. Désormais, l’échiquier politique britannique est un supermarché où l’électeur se sert à sa guise.

– La percée des libéraux-démocrates, qui menace le duopole tories/travaillistes, est la grande surprise de cette campagne électorale.

– Les libéraux-démocrates sont dans une excellente position pour exiger ce que leur leader, Nick Clegg, a toujours revendiqué: une réforme qui introduise de la proportionnelle dans le système électoral. Qu’ils forment un gouvernement ou collaborent avec les travaillistes ou conservateurs, ils pourraient être les grands bénéficiaires du 6 mai et en profiter lors des futures élections. Ils risquent de devenir une force politique incontournable et on peut s’attendre à plusieurs gouvernements de coalition à l’avenir. Les deux scénarios les plus probables: un gouvernement travailliste avec des ministres libéraux-démocrates ou le soutien de leur parti ou un gouvernement conservateur avec un soutien libéral-démocrate. De système bipartite, on pourrait avoir un vrai système tripartite.

– L’Europe joue-t-elle un rôle dans la course pour Downing Street?

– Pour la plupart des électeurs, l’Europe est quelque part, là-bas, elle est hors de leur vision. Elle n’est pas un sujet que les Britanniques connaissent bien. Pour les politiques toutefois, l’Europe a son importance, mais elle divise profondément les conservateurs et les travaillistes. David Cameron lui-même est dans une situation difficile. Il se voit contraint de soutenir une coalition de partis d’extrême droite au sein du Parlement européen.

– Sous la pression des eurosceptiques, risque-t-il un jour de demander le retrait britannique de l’UE?

– Non, c’est impossible. Pour le Parti conservateur, cela équivaudrait à s’arracher un bras et provoquerait d’énormes dégâts. Mais c’est un fait: les divisions sur l’Europe sont plus marquées dans les rangs tories qu’au sein de la population.

– On prédit une percée du British National Party, formation d’extrême droite, dans certaines circonscriptions.

– Ce vote s’explique. Il traduit un certain conservatisme des classes traditionnellement populaires qui se méfient de la différence, des étrangers. Le BNP va très probablement profiter des défections du New Labour, de gens qui ont perdu leur travail et qui ne se retrouvent pas dans les explications complexes et vagues de la crise actuelle. Deux partis essaient de capter le vote BNP: les conservateurs qui tentent de convaincre les laissés-pour-compte et le United Kingdom Independence Party qui défend l’Angleterre d’en bas.

– Le New Labour envisage de réformer la Chambre des lords et de la faire élire à 100%. Une révolution?

– Le gouvernement Blair l’avait déjà en partie réformée en supprimant les lords héréditaires. Mais il n’avait pas réalisé que la Chambre haute exercerait réellement son pouvoir législatif au risque de freiner les initiatives de l’exécutif. Avec une Chambre des lords élue à 100%, le gouvernement pourrait avoir de vraies difficultés à faire passer ses projets. De même, en attribuant à l’Ecosse ou au pays de Galles un parlement propre (dévolution) et en permettant aux grandes villes d’élire elles-mêmes leur maire, il pensait légitimer davantage la politique du gouvernement central au plan local. C’était se tromper sur la dynamique qu’une telle décentralisation du pouvoir allait déclencher.

– L’éducation reste un sujet très sensible. Comment les partis l’appréhendent-ils?

– Pour être franc, aucun parti n’a une vision claire de l’éducation. David Cameron s’amuse à louer les mérites du modèle suédois et les travaillistes à promouvoir les écoles religieuses et les académies.