Lors du recensement de 2000, 310 807 personnes se sont décrites comme musulmanes, un chiffre qui pourrait aujourd’hui se rapprocher de 400 000. Dont seuls se sont longtemps exprimés les plus religieux, le plus souvent arabophones, porteurs de revendications jugées dérangeantes par de nombreux Suisses: remise en question de la mixité lors des cours d’éducation physique ou de natation, port du foulard pour les filles, carrés musulmans distincts dans les cimetières. Une minorité, donc, qui se signale avant tout par son attachement à un mode de vie ségrégué, tout entier conditionné par la foi et difficilement soluble dans la Suisse laïque?

Les débats soulevés par l’initiative anti-minarets ont apporté quelques nuances au tableau: quiconque a suivi l’un ou l’autre de ces débats sait désormais que les musulmans de Suisse ne sont que très minoritairement originaires du monde arabe (6%), qu’ils pratiquent peu (on estime entre 10 et 15% la proportion d’entre eux qui s’attache à respecter, au moins en partie, les préceptes religieux) et sont à raison de 8 sur 10 originaires de pays fortement laïcisés: Bosnie, Kosovo, Macédoine, Turquie. Ils sont enfin, on le sait moins, majoritairement jeunes: en 2000, un sur deux avait moins de 25 ans.

A l’exception de quelques leaders, ils sont particulièrement discrets au sujet de leur rapport à la foi. Et contrairement à ce que pourraient laisser entendre les discours de responsables prompts à parler au nom des musulmans dans leur ensemble, leurs pratiques, qu’elles soient distendues ou au contraire très littérales, sont avant tout personnelles.

«On assiste en Europe à un retour du religieux, toutes religions confondues. Pour les musulmans, souvent originaires de pays où la foi est très encadrée par l’Etat, qu’il soit laïque ou au contraire se réclame de l’islam, c’est une occasion d’affirmer des démarches plus individuelles, explique Stéphane Lathion, chercheur aux Universités de Lausanne et de Fribourg, membre du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS). Les jeunes, notamment, cherchent une voie personnelle en retournant aux sources ou en naviguant sur Internet. Là, une petite minorité se découvre une identification à des combats politiques, en Tchétchénie, en Afghanistan, en Irak – comme les générations précédentes ont pu s’identifier aux luttes de libération en Amérique latine ou au Vietnam.

»Mais cette politisation est en recul. Le mouvement salafiste, par exemple, s’en est détaché. Il est aujourd’hui marqué par un repli piétiste de type sectaire. Et ne séduit qu’une faible minorité de musulmans. Les autres ont un rapport à la religion très individuel et, par conséquent, assez instable: à une période de leur vie, ils sont très religieux, puis moins, puis plus du tout, puis ils recommencent à prier – comme de nombreux chrétiens ou juifs.»

Quand il n’est pas, comme les autres religions au XXIe siècle, consommé à la carte, l’islam suisse ne constitue qu’une composante, pas forcément la plus importante, des pratiques et des valeurs autour desquelles se regroupent les différentes communautés nationales ou régionales.

Une partie estimée à 40% de la diaspora turque se rattache à une branche très particulière de l’islam chiite: l’alévisme, fortement influencé par les traditions préislamiques, le chamanisme et le christianisme, ainsi que par le zoroastrisme et le bouddhisme. Les alévis, explique l’historien des religions Grégoire Sommer, n’ont pas de mosquée, et ne connaissent ni les cinq prières quotidiennes ni le jeûne du Ramadan. Leurs cérémonies religieuses associent sans discrimination les hommes et les femmes, font appel à la musique et à la danse. Leur religiosité est axée sur la progression personnelle – la vérité n’est pas dans les livres, pas même dans le Coran, estiment-ils, mais au fond de chaque humain. Et chaque humain peut accomplir le chemin d’ascèse et de perfectionnement qui lui permet de retrouver Dieu en lui. Plusieurs auteurs mystiques de renom ont développé cette vision, dont le poète Yunus Emre au XIIIe siècle.

Souvent analysé comme une forme d’échappatoire face au nivellement des traditions anatoliennes par l’islam sunnite imposé par les Ottomans à partir du XIIIe siècle, l’alévisme s’est aussi développé comme une religion cachée, ou en tout cas semi-cachée et régulièrement persécutée. Surtout présents au centre et à l’est de la Turquie – où ils appartiennent souvent mais pas toujours à la minorité kurde – les alévis ont émigré en nombre important dans les grandes villes turques et à l’étranger. Sur le plan politique, ils se retrouvent surtout dans les partis de gauche et parmi les défenseurs de la laïcité. Autant dire qu’ils sont, pour l’exprimer en litote, peu sensibles aux sirènes de l’islamisme.

La tradition ouverte par l’un des grands prêcheurs de l’alévisme, Hadji Bektas Veli, s’est également répandue dans les Balkans, où elle a, estime Grégoire Sommer, représenté un visage plus acceptable de l’islam en raison de ses parentés avec le christianisme orthodoxe. Les confréries soufies, qui ont joué un rôle important dans l’islam balkanique, ont toutefois mal survécu à la mise au pas de l’ère communiste, relève de son côté Bashkim Iseni, chercheur à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne. Mais la tendance au syncrétisme qui caractérisait le bektachisme reste sensible dans l’islam traditionnel des Balkans qui, aujourd’hui presque exclusivement sunnite, se rattache par ailleurs, comme l’islam turc, à la plus ouverte des écoles musulmanes, l’école hanéfite.

«Certaines fêtes chrétiennes, par exemple, sont aussi fêtées sous une forme détournée par les musulmans, comme la Saint-Georges, au mois de mai. Après la fête de l’Aïd, on se rend sur les tombes de la famille, une pratique absente dans l’islam arabe, inspirée peut-être du christianisme ou du bektachisme.» Mais c’est aujourd’hui surtout l’expérience historique et politique qui modèle, estime le chercheur, le rapport à l’islam des quelque 230 000 ressortissants musulmans des Balkans domiciliés en Suisse.

Au Kosovo, cette expérience est celle d’une forte laïcisation de l’Etat, qui aujourd’hui encore encadre fortement la religion. Et les valeurs communes, forgées dans la résistance à la mainmise serbe sur la province, sont essentiellement nationales. «Aujourd’hui, comme la lutte nationaliste a perdu un peu de son sens avec la création d’un Kosovo indépendant, les Kosovars de la diaspora commencent à se préoccuper un peu plus de religion. Dans les centres culturels qui étaient axés hier sur le soutien à la lutte pour l’autonomie ou l’indépendance, on voit apparaître des salles de prière.»

C’est une autre manière de rester fidèle à son identité nationale. Mais qui reste, selon le chercheur, d’assez basse intensité: «Si l’initiative pour l’interdiction des minarets est acceptée, les Kosovars de Suisse seront touchés. Mais ce n’est pas comparable à ce qui se passerait si l’on votait pour revenir sur la reconnaissance du Kosovo par la Suisse: là, tout le monde serait dans la rue.»

En Macédoine et en Bosnie, l’histoire et la politique lient plus fortement appartenance religieuse et identité ethnique. Ce qui favorise, avant tout dans le premier pays, la montée de mouvements religieux plus intransigeants, activement encouragés par les pétrodollars saoudiens. Ce mouvement se heurte toutefois, estime Bashkim Iseni, à une forte résistance populaire – «Les Arabes n’ont pas bonne presse, et les traditions sont trop différentes.» Et il est peu présent dans la diaspora, où la fréquentation d’un centre culturel et/ou religieux reste avant tout un moyen de ne pas perdre tout lien avec ses traditions.

La situation des Turcs d’obédience sunnite est assez comparable si l’on en croit Bülent Kaya, collaborateur scientifique au Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population. Ceux – pas plus d’un sur dix – qui ont conservé ou repris une pratique régulière se retrouvent le plus souvent dans des centres organisés sur une base autant nationale que religieuse. Les imams qui prêchent dans ces centres sont à quelques exceptions près des employés du Ministère turc des cultes (Diyanet), dont l’enseignement s’inscrit, assure le chercheur, dans la ligne modérée et ­tolérante à l’égard des autres religions favorisée par le pouvoir.

Contrairement à ce qui a pu être constaté en France et en Allemagne, l’émigration turque en Suisse n’a guère été un lieu de regroupement ou de prosélytisme pour un islam plus radical. Quelques centres rattachés au mouvement islamiste Millî Görüs se sont, depuis l’arrivée des islamistes modérés au pouvoir à Ankara, distanciés des positions les plus radicales. Leurs adeptes restent en outre très minoritaires.

Dans les centres religieux des communautés turques et balkaniques, on prêche dans la langue d’origine, voire en allemand pour les jeunes générations, moins souvent en français. La salle de prière n’est d’ailleurs le plus souvent qu’une composante, qui peut être d’adjonction récente, à un centre culturel axé avant tout sur des activités sociales et/ou sportives.

L’islam comme un moyen de conserver son identité face aux difficultés de l’émigration et de l’intégration? La question, qui ouvre des perspectives pas toutes rassurantes, doit être posée. La réponse est en partie affirmative: «Lorsque les parents voient leurs enfants revenir de l’école influencés par tel ou tel aspect de la tradition chrétienne, il est compréhensible qu’ils veuillent rétablir la prééminence de leurs propres valeurs», estime Bülent Kaya.

Mais les quelques éléments dont on dispose sur les jeunes musulmans de Suisse donnent à penser que ce retour à l’islam, lorsqu’il existe, se fait avant tout sur le mode très personnalisé évoqué au début. Et la question, relève Stéphane Lathion, est plutôt de savoir quel discours émanera demain des autorités religieuses vers lesquelles se tourneront, avec plus ou moins d’obéissance, ces nouveaux musulmans.

Inspiré par l’Arabie saoudite, qui fait le forcing dans ce sens? Plus ouvert et tolérant, à l’image de celui encore favorisé en Turquie et dans les Balkans? Ou encore plus critique à l’égard des différentes traditions, plus informé et plus soucieux d’intégration dans le modèle démocratique, sur la voie encore minoritaire ouverte par quelques penseurs de l’islam européen? Beaucoup dépendra sans doute de l’intelligence de la politique d’intégration des autorités suisses. Et une chose est sûre: une interdiction des minarets ne favoriserait guère cette dernière.