La nouvelle du rachat de Time Warner par America OnLine résonnait encore que les internautes étaient invités à répondre à un sondage en direct: «Est-ce que «Stevie Wonder» (en clair: Steve Case, patron d'AOL) est en train de détrôner Bill Gates?» Oui, répondaient-ils en majorité.

Le couronnement d'un nouveau roi est sans doute prématuré. Pour reprendre le langage des chiffres qu'affectionnent les cybercow-boys, Steve Case, 41 ans, ne «pèse» après tout que 650 millions de dollars face aux milliards de Bill Gates. Mais mardi, un signe ne trompait pas: la page d'accueil du site Microsoft n'affichait rien sur la première mégafusion de l'an 2000 et proposait en lieu et place la réflexion d'un obscur analyste sous ce titre révélateur: «N'enterrez pas encore les systèmes d'exploitation!» C'est vrai que dans un mois devrait sortir la version définitive de Windows 2000. Mais voilà que cette naissance tant attendue apparaît sous un jour bien pâlot face à l'irruption d'un géant des médias en réseau. Même le procès contre le monopole Microsoft ne semble plus soulever les mêmes enjeux qu'il y a six mois. «On dirait qu'il y a vingt ans que Microsoft a écrasé Netscape», philosophe Larry Dignan sur ZDnet.

Diviser système et logiciels

Pourtant la procédure continue. S'il faut en croire une information exclusive publiée mercredi par USA Today, les avocats du gouvernement américain seraient proches d'un consensus pour demander que Microsoft soit divisé en deux compagnies au moins, l'une vendant le système d'exploitation Windows qui équipe aujourd'hui 90% des PC, l'autre commercialisant les programmes tels que Office ou Encarta. L'avenir du secteur Internet de Microsoft ne serait pas encore clairement défini.

Le marché risque par ailleurs d'effriter l'empire de Bill Gates plus rapidement que ne saurait le faire la justice. «La fusion entre AOL et Time Warner va rendre la vie plus dure à Microsoft», pronostique Béat Hirsbrunner, professeur d'informatique à l'Université de Fribourg. «Les visions qui ont du succès actuellement diminuent l'importance du système d'exploitation», analyse son collègue de l'EPFL Boi Faltings.

Si Bill Gates a sous-estimé l'importance d'Internet dans un premier temps, cela fait plusieurs années qu'il réoriente les activités de son entreprise en fonction de cette nouvelle donne fondamentale. Rien qu'en 1999, Microsoft a investi cinq milliards de dollars dans AT & T, 660 millions dans Nextel, 500 millions dans NTL et 300 millions dans United Pan-European communications, rappelle le New York Times. Conscient du fait que le contenu aura à terme plus de valeur que le réseau, Bill Gates n'a pas non plus ménagé ses efforts pour faire de son entreprise un acteur important du monde des médias. Des banques d'images ont été rachetées à tour de bras (dont l'agence Sygma) pour nourrir son service de distribution en ligne Corbis.

En termes de contenu, Microsoft reste cependant un honorable numéro 2. Son service payant MSN compte 2 millions d'abonnés, contre 18 millions pour AOL. Selon Mediametrics, les sites Microsoft ont enregistré 38 millions de contacts en novembre dernier, contre 54 millions pour AOL. «C'est un problème culturel, relève l'analyste Roger Kay, du bureau d'études américain International Data Corporation. Les gens qui dirigent Microsoft ne sont pas issus du monde des médias et, malgré leurs efforts, ne parviennent pas à proposer l'interface agréable qui fait le succès d'AOL.» Ce n'est pas le seul obstacle qu'affronte Bill Gates. «Le principe même qui a fait le succès de Microsoft, à savoir le fait de vendre un système d'exploitation à des millions de particuliers, pourrait être remis en cause. Pour les non-professionnels, la mise à jour constante du système et sa maintenance deviennent de plus en plus difficiles à gérer. D'où le développement de solutions alternatives (comme celle de Sun) reposant sur des machines équipées d'un système minimal mais très fiable. L'ordinateur télécharge automatiquement sur le réseau les programmes dont l'utilisateur a besoin.» Le débit d'Internet limite encore cette approche, mais l'arrivée de lignes à haute capacité et des micropaiements pourrait lui donner un coup de pouce décisif. «Ce scénario n'est pas garanti, conclut Boi Faltings, mais techniquement, c'est le meilleur.»

IBM mise sur Linux

On peut aussi se demander si le système Windows conservera sa suprématie actuelle. Eclipsée par la fusion AOL-Time Warner, une autre nouvelle a retenu l'attention des spécialistes: IBM a annoncé qu'il concentre ses efforts de développement de serveurs Internet sur le concurrent de Windows, Linux. «Ce dernier pourrait se révéler dangereux à terme, estime Béat Hirsbrunner. C'est un système très stable et, contrairement à Windows, ouvert. On peut le configurer selon ses besoins, le compléter par des modules extérieurs. Dans le monde très mouvant d'Internet, c'est un atout important.» Dernier élément, Microsoft n'a pas réussi à imposer son système d'exploitation léger Windows CE, dont il va proposer ce printemps une x-ième mouture sous le nom de «Pocket PC». En attendant, ce marché jugé le plus prometteur par les analystes est dominé par Palm computing et aussi attaqué par le consortium Symbian et son système Epoc développé par Psion.

«Cela ne signifie pas encore que Microsoft tremble sur ses bases, relativise le professeur d'informatique Boi Faltings, ne serait-ce que parce que l'entreprise dispose de réserves gigantesques.» Mais, ajoute son collègue fribourgeois Béat Hirsbrunner, «on dirait que l'histoire se répète. Dans l'informatique, des monopoles apparaissent, comme celui d'IBM dans les années 70, puis sont déboussolés par de nouveaux produits qui les limitent, voire les étranglent.» Et la jeune histoire d'Internet tend à s'accélérer.