A Davos, cette année, le monde n’est plus dominé par la fracture entre pays riches et pays pauvres mais entre ceux qui sont en croissance, optimistes, volontaristes, et ceux qui peinent ou doutent de leur avenir. Les premiers sont en Asie, sous l’ombre des géants chinois et indien, les seconds, les Américains, si sûrs d’eux-mêmes habituellement, sont inquiets, déboussolés souvent, incapables de formuler une vision si chère au président du Forum économique mondial (WEF). Les Européens sont, eux, les spectateurs et n’ont qu’une réponse, reprise en chœur hier par le président français Nicolas Sarkozy: «Jamais, ils ne lâcheront l’euro.» Quelque part, le basculement du monde prédit il y a quelques années déjà à Davos semble être devenu une réalité dans les esprits, même si les chiffres économiques ne le disent pas encore exactement dans les faits. Mais la crise de croissance des vieilles puissances économiques et leur endettement au sortir du cataclysme financier de 2008 ont peut-être durablement inversé les premiers et seconds rôles au sein des maîtres du monde.

Il était frappant de constater mercredi soir avec quelle franchise le président russe Dmitri Medvedev a balayé la taxe sur les transactions financières que Nicolas Sarkozy proposera au prochain sommet du G20. Le président français semble avoir compris le message; il prépare déjà une stratégie de repli et soumettra aux pays volontaires un engagement… à créer un groupe de travail. A Davos toujours, les Américains et les Européens ont été avertis par le président russe d’un autre événement politique symptomatique: les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ne formeront plus uniquement un acronyme créé par Goldman Sachs pour désigner les pays émergents majeurs; ils ont l’intention d’être également un «forum politique».

A l’évidence, la gouvernance mondiale ne se décrète plus aussi simplement de Washington ou de Bruxelles. Hier, à Davos, le président indonésien, Susilo Bambang Yudhoyono, qui dirige cette année l’Asean, a d’emblée planté le décor en déclarant que le XXIe siècle serait, selon «toute vraisemblance asiatique». Une Asie prête à s’engager dans la lutte contre le changement climatique, impatiente d’investir dans les nouvelles technologies et l’éducation, consciente des problèmes de corruption. Cette Asie-là plaide pour une gouvernance mondiale polycentrique. «Il ne peut pas y avoir de gouvernance mondiale efficace sans des organisations régionales fortes.» Selon le président de l’Asean, des partenariats entre régions du monde et pays sont la voie de l’avenir. Et, comme s’il voulait tourner lui aussi la page du XXe siècle, et se démarquer, il a dénoncé le principe des alliances: «Les alliances sont celles que l’on noue contre des ennemis et ne sont pas des instruments de coopération.» Un message du plus grand pays musulman adressé à l’OTAN? Une réplique aux tentatives de former un G2 (Chine-Etats-Unis)?

Au fond, la franchise avec laquelle les pays émergents s’affirment doit beaucoup à l’extrême faiblesse de l’Amérique, à la panne de croissance d’une Europe sur la défensive, au manque de vision des deux régions les plus riches du monde. Celles-ci, pourtant, si l’on se réfère à l’attrait qu’elles suscitent, restent toujours les modèles auxquels aspire l’immense majorité de l’humanité qui, à Davos, cherche les clés de la prospérité future.