(Cet article a été initialement publié le 18 mai).

Dans leur cuisine exiguë de Vedado, un quartier à vingt minutes de la Vieille-Havane, Pedro Arias Pinell et Belkys Torres Simpson ont l’hospitalité et le verbe généreux: «Barack Obama est un homme courageux. Il pense aux gens de Cuba.» Avec le président cubain Raul Castro, le démocrate américain a annoncé le 17 décembre 2014 que les deux pays allaient entamer un processus de normalisation de leurs relations. Sur un poste de télévision installé dans un salon de fortune, Raul Castro apparaît à côté du pape au Vatican. Pedro n’y trouve rien à redire, même si les conditions de vie de cette famille recomposée qui habite avec deux enfants dans un espace restreint demeurent difficiles.

Belkys, qui récupère le matériel médical usagé dans un hôpital, travaille un jour sur deux pendant douze heures d’affilée. Pedro, lui, est homme à tout faire. Il pose des sols, installe des portes et fenêtres. Cuentapropista (auto-entrepreneur), il facture la pose d’un sol de 12 m2 108 pesos convertibles (CUC), qui équivalent à peu près à la même somme en dollars. Pour obtenir des commandes, il compte sur le bouche-à-oreille.

Ceux qui souffrent d'une économie moribonde

Tous deux incarnent une frange de la population qui souffre de l’économie moribonde de Cuba. Elle espère que l’ouverture avec les Etats-Unis, et le reste du monde, lui profitera: «Pour l’heure, relève Belkys, je dois choisir entre acheter à manger ou acheter des habits. Des jeans, ici, c’est 40 dollars, une fortune dans un pays où le salaire moyen mensuel est de 20 dollars. Des chaussures? Entre 15 et 25 dollars.» Cette employée d’hôpital de 49 ans peut réciter par cœur les quantités de nourriture qu’elle peut obtenir chaque mois avec la libreta, le carnet de rationnement, qui n’est plus ce qu’il a été. «5 livres de sucre blanc par mois par personne, une livre de poulet, etc.» La dynamique du changement est pourtant bien là. La visite du président français François Hollande le 11 mai, accompagné par une impressionnante délégation économique, en fut une illustration. Pedro et Belkys nourrissent de sincères espoirs quant à l’ouverture, mais une crainte les tracasse: que les prix explosent et que l’aide minimale qu’ils ont de l’Etat disparaisse.

Belkys est Havanaise. Pedro, lui, vient de Santiago de Cuba. Il fait partie de ces très nombreux habitants de l’Oriente et du campo (campagne) qui ont émigré et qui émigrent dans la capitale pour échapper à une pauvreté croissante. Les Havanais ne les accueillent pas toujours les bras ouverts, certains continuant de les appeler péjorativement les «Palestiniens».

Ne pas être sacrifiés

Assis sur un banc du Paseo del Prado, au centre de La Havane, Alex Perez et un ami, Reinaldo, sont diserts. Le premier, 31 ans, est guide touristique et gagne 20 dollars par mois sans compter les pourboires, le second, 27 ans, travaille pour l’Etat pour 30 dollars. Ils aiment leur pays, mais ne souhaitent pas appartenir à une génération sacrifiée. Ils savent de quoi ils parlent. Quand ils étaient tout petits, ils ont connu la «période spéciale» décrétée par Fidel Castro après l’effondrement de l’URSS et la disparition soudaine de la manne soviétique. «Pas de bus, pas d’achats d’habits ou de chaussures, peu à manger», se souvient Alex Perez. Aujourd’hui, en comparaison, c’est un peu mieux, mais cela reste difficile. Même resolver, recourir au système D, ne suffit plus. «Je vis avec mes parents, ma sœur, mon frère et ma grand-mère dans le même appartement. C’est dur. A mon âge, j’aimerais avoir ma propre salle de bains», souligne Reinaldo. Tous deux souhaiteraient voyager, mais les pays acceptant les Cubains sans visa sont rares: Russie, Malaisie, Seychelles.

Le voyage, ce luxe

Et voyager demeure un luxe: il faut tout d’abord passer par les planillas, des indépendants qui remplissent pour les candidats au voyage pour 20 dollars les formulaires destinés aux ambassades. Le nombre de ces intermédiaires a explosé depuis que les voyages à l’étranger sont autorisés. Le visa lui-même coûte 160 dollars. Si l’on y ajoute un billet d’avion, c’est inabordable pour la majorité des Cubains. Alex Perez, qui apprécie que sur l’île caribéenne la criminalité soit faible et qu’il ne faille payer que 50 pesos cubains (2 dollars) pour aller au théâtre, l’admet lui-même. La parole à Cuba est plus libre qu’avant. Il estime néanmoins vivre dans une autre réalité que celle décrite par le quotidien Granma ou la télévision nationale. Mais il comprend ses parents, pauvres, pour qui Fidel Castro a été un «Dieu», surtout dans les années 1980, avant que l’aide soviétique ne tarisse. Une époque où les Cubains pouvaient acheter du caviar russe pour 4 pesos.

Une analyse: «l'éthique» de Cuba

Chercheur à l’Institut d’anthropologie de Cuba dans la Vieille-Havane, Pablo Rodriguez Ruiz n’est pas étonné que ses compatriotes éprouvent une peur du changement: «José Marti [figure tutélaire de l’indépendance] avait insisté sur la nécessité que Cuba soit indépendante. Mais cette indépendance devait s’acquérir en intégrant tous les facteurs économiques et sociaux. C’était la république inclusive de Marti. Cela a indéniablement marqué l’éthique de Cuba.»

Est-ce que cela va rester? Gecer Lopez Garcia, qui va présenter des peintures et des vidéos à la Biennale de La Havane la semaine prochaine, ne croit pas à un tournant. Dans son œuvre artistique, il ne mentionne jamais spécifiquement Cuba. Mais il fait allusion aux idéologies qui mènent à la ruine et qui poussent le citoyen à marcher à reculons. «Regardez la Chine, rappelle-t-il: après Tiananmen, elle n’a pas changé.»

Ernesto Emanuel Lopez, 26 ans, veut lui être un porteur du changement, ne sentant pas le poids de l’histoire et de la révolution. Collaborateur du festival du film de La Havane, photographe, il a de l’ambition et la tête pleine de rêves. Il espère décrocher un stage de deux mois dans une école d’arts visuels de New York. Pour y rester? Non, il souhaite simplement ramener des photos de Manhattan qu’il compte montrer à ses amis. Pour récolter l’argent nécessaire, une gageure à Cuba, il imagine déjà sa stratégie: lancer un crowdfunding sur Facebook. Car Ernesto n’a pas l’intention de partir. «Je veux être un ambassadeur de Cuba, que j’aime.» Pour lui, l’ouverture, c’est une chance d’aimer son pays davantage encore.