revue de presse

De Dakar à Kinshasa, tout un monde de blogs

Les «mondoblogs» de Radio France internationale, ou comment combler la fracture numérique Nord-Sud

[En signe de reconnaissance au baladeur de la Toile et baladin des mots que fut le rédacteur en chef de l’interface Le Monde/Le Monde électronique, Bertrand Le Gendre (legendre@lemonde.fr), chaque lundi pendant trois ans dans «Le Monde Télévisions», nous publions ici sa dernière chronique «Pixels», parue dans l’édition des 12-13 juin, avant son départ du journal parisien.]

Tout un monde de blogs, surprenants, amusants, instructifs, maladroits, authentiques… La plate-forme qui les abrite s’appelle Mondoblog, une excroissance de Radio France internationale. C’est là, sur le site de RFI, que s’expriment ces «mondoblogueurs», africains pour la plupart, camerounais, sénégalais, maliens, congolais, togolais, burkinabés… L’un d’eux, Abdou Amadou Cissokho, raconte la rencontre insolite qu’il a faite sur un marché de Dakar. Celle de Doudou Sène, un musulman qui, malgré sa piété, vend de la viande de porc… Dans son quartier, certains anciens, choqués, ne lui adressent plus la parole. Ils ont même tenté de lui interdire l’entrée de la mosquée! Mais Doudou Sène tient bon. Le porc lui assure son pain quotidien. Polygame, père de 12 enfants, il a tant de bouches à nourrir…

Tranches de vie, conseils pratiques, joutes politiques… Les points de vue se mêlent et parfois s’entrechoquent sur Mondoblog. Une communauté est née, sous la houlette d’un jeune journaliste de RFI, Ziad Maalouf, 34 ans, fils de l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf.

L’Organisation internationale de la francophonie épaule financièrement le projet. Internet est l’outil idéal pour répandre la langue de Molière, même s’il faut parfois fermer les yeux sur des propos fort peu diplomatiques. Les blogueurs prennent rarement des gants avec leurs prochains. Ils polémiquent et exagèrent, s’oublient et plaisantent comme s’ils étaient seuls devant leur écran.

Par dérision, le Togolais David Kpelly, qui vit à Bamako, encourage les «mondoblogueurs» à établir la liste des cinq présidents africains les plus élégants. Il trouve injuste de ne parler que leurs tares: «Dictature, corruption, prévarication, meurtres, élections volées.» Ce sont des hommes comme les autres après tout. En tête de ce «Top 5 des Présidents africains chics!», le Burkinabé Blaise Compaoré, «vestes taillées sur mesure, démarche ordonnée, verbe facile, très posé». «Et, cerise sur le gâteau, le mec a une très belle femme.» Tout cela nonobstant le fait que «son règne est aussi pourri que même le charognard le plus éhonté n’en voudrait pas».

Les polémistes font bon ménage avec les altruistes sur Mondoblog, les rêveurs avec les prosaïques, les rigolards avec les sentencieux. Boukary Konaté est du genre sérieux, lui. Enseignant à Bamako (anglais, français, bambara ), il voit surtout dans Internet un outil de développement. Le rêve de ce blogueur de 32 ans? Relier au World Wide Web chaque village du Mali, en surmontant les obstacles qui entravent son rêve. Il croit à l’effet de levier des technologies de la communication et aux liens qu’elles permettent de tisser. Sans lui, personne ne saurait qu’«une chèvre a donné vie à cinq chevreaux à Balabougou». Tout le village a fêté la nouvelle.

A chacun ses préoccupations, à chacun son actualité sur Mondoblog, planétaire ou locale. Le plaisir de naviguer sur le site vient de là, des petits riens glanés ici et là en marge des grandes affaires du monde. Dépaysement, spontanéité, imprévus, cafouillages. Mondoblog vit.

La plate-forme est opérationnelle depuis deux ans. Elle a vu le jour à l’initiative de L’Atelier des médias de RFI (l’émission et le site). Une centaine de blogueurs de moins de 30 ans ont été sélectionnés sur les quelque 300 qui s’étaient portés candidats. Ils sont aux deux tiers Africains. Trois sur quatre sont des hommes, et beaucoup ont abandonné le projet en chemin: une trentaine seulement sont actifs, formés, encadrés et parfois rappelés à l’ordre par Ziad Maalouf et son équipe. Grâce leur soit rendue. La fracture numérique Nord-Sud semble moins béante quand elle se comble sous nos yeux.

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