«Sans la possibilité de recruter à l’étranger, nous pourrions fermer boutique»

Optique Visilab rénove ses magasins en Suisse pour environ40 millions de francs

Entretien avec le président du groupe genevois Daniel Mori

Le leader suisse de l’optique fait peau neuve. Visilab a lancé un programme national d’environ 40 millions de francs pour moderniser 65 de ses 89 magasins. Son enseigne de Rive à Genève est la première vitrine à avoir accompli un lifting. Rencontre avec le président du groupe Daniel Mori, dans un contexte de votations populaires passées et à venir.

Le Temps: Avez-vous des difficultés à recruter du personnel?

Daniel Mori: On ne forme pas suffisamment d’opticiens en Suisse. Et nous craignons que cette situation n’empire suite à la votation du 9 février. Bien que Visilab privilégie les candidatures locales, elle doit puiser l’essentiel de ses ressources humaines en France et en Allemagne. Sans cette possibilité de recruter à l’étranger, nous pourrions fermer boutique.

– Etes-vous sensible à la notion de dumping salarial?

– Il serait absurde de nier le phénomène. Mais il faut reconnaître qu’il ne concerne que des cas marginaux. Il s’agit pour l’essentiel de situations liées à de la sous-traitance étrangère établie en Suisse. Chez Visilab, nous avons une grille salariale très claire. Elle ne tient absolument pas compte des nationalités respectives, ce qui ne discrimine personne.

– Suite à la présentation de vos résultats l’an passé, vous vous êtes plaint pour la première fois d’une carence d’apprentis. Pouvez-vous expliquer?

– Visilab est une entreprise parmi les plus formatrices du pays. Sur nos 867 salariés, 145 sont des apprentis. Mais en présence d’un faible taux de chômage, les jeunes ont tendance à choisir des voies moins contraignantes.

– A savoir?

– Dans le secteur de la vente, il faut par exemple accepter de travailler certains samedis. La démarche n’est pas évidente. Le problème c’est qu’au rythme d’une dizaine d’apprentis manquants par année, la pénurie va à terme s’accumuler jusqu’à devenir intenable.

– Comment réagissez-vous face à la campagne des initiants pour l’abolition des forfaits fiscaux?

– Je comprends les réactions émotionnelles à ce sujet, une inégalité de traitement pouvant paraître choquante. Mais il faut rester pragmatique: les charges fiscales ne vont pas baisser, au contraire. Et les contribuables restés en Suisse, comme vous et moi, devront payer plus. Si un tel changement n’a eu que des effets minimes dans certains cantons outre-Sarine, il sera loin d’être marginal dans le contexte suisse romand. Nous risquons vite de nous retrouver dans la situation que vit la France, avec l’exode de ses contribuables.

– Votre groupe devrait sortir gagnant de la révision de la fiscalité des entreprises, avec un taux d’imposition réduit à 13%?

– La fiscalité en Suisse n’a jamais été excessive. Une telle réforme ne devrait pas changer la face du pays ou redynamiser son économie en allégeant l’imposition de ses entreprises nationales. Par contre, elle pourrait, si elle est conduite de façon trop abrupte, frustrer plus de multinationales que nécessaire. Mais là encore, une défection majeure n’est a priori pas à prévoir.

– En tant que fer de lance romand de la campagne contre l’initiative d’imposer les successions de plusieurs millions pour financer l’AVS, quel est votre message?

– Ce texte est une vaste tromperie. S’il est accepté [ndlr: en votation populaire prévue début 2015] il signera l’arrêt de mort des entreprises familiales, soit 90% du tissu économique du pays. Faute de pouvoir être transmises par parenté, ces dernières devront déclarer faillite ou être vendues. Car taxer à hauteur de 20% des sociétés, sur un seuil d’imposition de 2 millions de francs calculé à la valeur du marché, est intenable. Aucune entreprise familiale ne peut débourser une telle somme.

– Avez-vous commencé à récolter des fonds pour soutenir cette cause?

– Oui, des milliers d’entreprises nous ont déjà versé des dons. Nous avons jusqu’à présent tenté de sensibiliser le parlement. La campagne doit débuter l’an prochain.

– Quel est votre avis concernant l’initiative sur l’or de la BNS?

– Cette démarche est incompréhensible. C’est comme remettre en cause l’indépendance de la justice. Grâce à l’action des autorités monétaires helvétiques [taux plancher à 1,20 franc pour un euro], notre secteur est parvenu à mieux planifier ses activités et à limiter les effets du tourisme d’achat. Un oui à cette initiative nous plongerait à nouveau dans l’insécurité.

– En fin de compte, que pensez-vous de toutes ces initiatives?

– Il s’agit de propagande politique dangereuse. La population a du mal à comprendre les enjeux de ces textes, qui mêlent souvent plusieurs sujets: environnement et croissance démographique pour Ecopop, AVS et fiscalité pour les successions des entreprises, etc. Une initiative est censée respecter une certaine unicité de thème. Dans le second exemple, le principe de rétroactivité a même été accepté, ce qui est anticonstitutionnel. Non, il est temps de repenser notre système de démocratie directe.

– C’est-à-dire?

– Il faudrait peut-être rehausser le nombre de signatures requises. Ou inviter le Conseil fédéral à être moins permissif à l’avenir, par exemple sur la rétroactivité de certains textes. Il y a urgence à changer les choses.