L'«aveu» tombe, incidemment, au détour d'une phrase. A la toute fin de la douzième page de l'article de l'hebdomadaire Der Spiegel relatant la dramatique aventure de son correspondant Andreas Lorenz, retenu en otage durant vingt-six jours sur l'île de Jolo et libéré jeudi dernier: «Les émissaires du Spiegel se rendent comme convenu chez le gouverneur Tan. Le sac de sport, selon le plan, doit être déposé dans son bureau et ils doivent attendre là. Le gouverneur a garanti que tout se passerait bien. L'avantage: le danger est limité. L'inconvénient: le risque de payer le «droit de sortie» sans que Lorenz soit libéré semble énorme…»

Pour la première fois, un organe de presse reconnaît ainsi noir sur blanc avoir payé une rançon pour obtenir la libération d'un reporter. Son montant n'est pas précisé mais les ravisseurs avaient exigé 2 millions de dollars. Leurs prétentions pourraient avoir été abaissées à 2 millions de DM. Pour justifier son geste, le rédacteur en chef du célèbre magazine, Stefan Aust, explique que Lorenz n'avait pas été enlevé par le groupe Abou Sayyaf, comme les 32 autres personnes encore en captivité, mais par une autre bande: «Les négociateurs du gouvernement philippin n'avaient aucun contact avec ses ravisseurs. De fait, nous avons dû être nous-mêmes actifs», justifie Aust.

Qu'importe les motivations, même les plus légitimes, le précédent est d'importance. Menaçant même pour la liberté de la presse et la sécurité des étrangers présents sur l'île. Le week-end dernier, tous les journalistes ont ainsi été invités à évacuer Jolo. Les prisonniers du groupe Abou Sayyaf, eux aussi, peuvent redouter les effets d'une telle initiative. En France, des familles se sont déjà émues de cette transaction très médiatique survenue peu de temps après la libération de l'otage allemande Renate Wallert, mi-juillet, pour qui le paiement d'une rançon de 2 millions de DM n'a jamais été officiellement confirmé.

Interrogé par Radio-France internationale hier matin, le père d'une otage, pesant ses mots, jugeait ainsi que le paiement d'un «droit de sortie» par des personnes privées «n'est pas fair-play». En Allemagne pourtant, l'aveu du Spiegel n'a soulevé aucune polémique, au contraire. Seul quotidien à commenter l'événement, la Frankfurter Allgemeine Zeitung juge que «la rédaction du Spiegel s'est occupée de manière exemplaire de son collaborateur». Le débat est clos. Sans se poser de question de fond sur l'exercice de plus en plus périlleux du métier de journaliste dans les zones de conflit et de crise, sans s'émouvoir d'avoir peut-être ouvert une brèche et donné des idées lucratives aux mafias en tout genre, le Spiegel fait donc cette semaine ses choux gras de l'aventure de son correspondant en Asie sous le titre «Enlevé, prisonnier, libéré».

Otage, acteur et auteur, Andreas Lorenz cosigne l'article de sa vie: un journal de bord mêlant sur une douzaine de pages les notes prises pendant sa captivité et celles de sa rédaction travaillant, depuis Hambourg et Manille, à sa libération. Le tout entrecoupé de photos du héros, de son lit de camp, de ses gamelles et de la jungle avoisinante, ou d'extraits de ses lettres envoyées aux négociateurs. Rien ne manque… Lorenz raconte ainsi l'angoisse, le découragement, l'espoir et la peur quand ses geôliers lui annoncent qu'ils vont «lui couper les deux mains» et les envoyer au gouverneur de la province «parce que les négociations n'avancent pas assez vite».

Lorsque, le 23 juillet, les journalistes du Spiegel envoyés dans la région se mettent d'accord avec les kidnappeurs sur les modalités de l'échange, la situation du prisonnier s'arrange: «Ils me donnent des crêpes. Cette fois, elles sont fourrées à la noix de coco. C'est bon signe, cela me donne du courage», écrit Lorenz dans son récit quotidien. Griffonné parfois sur des feuilles de bananier, son journal intime, à défaut de soulever des controverses, est en passe de devenir l'un des best-sellers de l'année.