Pèlerinages en Suisse (4)

Le dernier cri de la mouette marine

La longue errance de l’impératrice Elisabeth d’Autriche a pris fin à Genève. De Caux au quai du Mont-Blanc, elle attire toujours

Forcément, il faut commencer à Caux. C’est de là qu’elle est partie pour son dernier voyage. Le Grand Hôtel était alors tout neuf. Le dernier chic du tourisme lémanique, le geste le plus spectaculaire dans l’exploitation du paysage chanté par Rousseau et par Byron. C’était avant la construction du Caux Palace, qui viendra quelques années plus tard, un peu en contrebas, lui voler la politesse et la palme de l’exubérance hôtelière.

Elisabeth d’Autriche était déjà venue dans la région, en 1893, en 1895, en 1897 et même au printemps 1898. De petites étapes dans le mouvement perpétuel qui la menait de Corfou au cap Martin, de San Remo à Biarritz. Son emploi du temps, reconstitué minutieusement par ses biographes, montre qu’à la fin de sa vie, l’impératrice ne passait plus que deux ou trois semaines par an à Vienne.

«Le nid des hirondelles ne convient pas à la mouette marine, a écrit un jour Elisabeth. Une vie de famille heureuse n’est pas pour elle.» Poète à ses heures, la souveraine aimait se comparer à un oiseau. Plus jeune, dans sa correspondance avec son cousin Louis II de Bavière, elle était la colombe.

Jusqu’alors, elle était toujours descendue à Territet. Mais pour ce qui sera son dernier séjour, qui commence le torride 30 août 1898, elle s’installe à Caux, à plus de 1000 mètres d’altitude donc, en quête de fraîcheur et de calme.

Sa chambre porte aujourd’hui le numéro 1117. Le mobilier n’a vraiment plus rien d’impérial. Les lits jumeaux, le napperon de dentelle et le broc à eau sur la commode évoquent plutôt la pension de famille. Il y a bien longtemps que la maison n’accueille plus de têtes couronnées. Le Grand Hôtel a sombré, avec toute l’hôtellerie de prestige montreusienne, sous les coups redoublés de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. En 1946, c’était devenu un centre de réfugiés.

Christiane Rey, qui nous ouvre la porte de la chambre de Sissi, a été pendant des années intendante ici, pour le Lectorium Rosicrucianum, l’école spirituelle de la Rose-Croix d’Or. Cette mouvance religieuse, qui se réclame du gnosticisme et de l’hermétisme, a racheté en 1978 l’hôtel au Réarmement moral, qui occupe toujours, lui, le Caux Palace, sous le nom d’Initiatives et changement.

Depuis le balcon de Sissi, la chapelle moderne où la Rose-Croix d’Or tient ses «services du temple» gâche un peu la vue sur le lac et les Dents du Midi. Lors des conférences, le Lectorium accueille 350 personnes, nous assure-t-on. Mais pour l’heure, les longs couloirs et les vérandas désertes dessinent plutôt un univers fantomatique. On ne s’étonne pas que la Dame blanche, le spectre qui annonçait régulièrement aux Habsbourg la prochaine tragédie, ait pu apparaître ici à Elisabeth.

Elle, c’était la dame en noir. En redescendant à pied sur Montreux, par des chemins qui conviendraient aux chèvres, on l’imagine dans ses excursions familières. Elle était infatigable à parcourir les hauts de la Riviera – ou d’ailleurs –, accompagnant sans peine les gardes forestiers. Le meilleur moyen sans doute pour évacuer ses angoisses et garder sa ligne. Cette anorexique ne supportait pas de dépasser les 46 kilos et son régime provoquait des œdèmes de dénutrition.

«Ce n’est pas quelqu’un de banal, a résumé Marie Festetics, une de ses dames de compagnie. On perçoit une vie contemplative à travers tout ce qu’elle dit. Dommage qu’elle gaspille tout son temps à ce qui n’est que rumination et qu’elle n’ait absolument rien à faire.»

Le 9 septembre 1898, l’impératrice s’embarque à Territet pour Genève. Elle passe les quatre heures de voyage sur le pont du vapeur. Elle a accepté une invitation à déjeuner à Pregny, chez la baronne Adolphe de Rothschild. Avec les célèbres banquiers, la souveraine a aussi des liens d’affaires.

Persuadée que la monarchie à deux têtes s’écroulera prochainement, elle a mis son argent en Suisse. Pour éthéré que soit le personnage qu’elle s’est ingéniée à composer, Elisabeth ne manque pas de faire gérer ses biens de manière avisée. Elle laissera à sa mort une fortune personnelle dont l’importance stupéfiera ses enfants.

Chez la baronne Julie, selon les témoignages d’époque, l’impératrice aurait bu et mangé de bon appétit, contrairement à son habitude, avant de visiter le parc et les serres qui font aujourd’hui partie du Jardin botanique de la ville.

Le domaine de Pregny est toujours habité par la famille de Rothschild et il ne nous a pas été possible d’y pénétrer.

En revanche, on entre facilement au Beau-Rivage, où les curieux atteints de Sissimanie sont reçus aimablement quand ils se présentent. La famille Mayer, qui possède encore l’établissement, entretient le souvenir. Fanny Mayer, la jeune épouse du directeur de l’époque, a laissé un mémoire sur les derniers moments de l’impératrice.

Quand elles sont libres, on fait voir aux curieux les pièces où elle a passé sa dernière nuit, à l’angle du premier étage. C’est aujourd’hui l’une des «suites historiques», fleuron dans l’offre haut de gamme de l’hôtel, avec des prix affichés allant de 5000 à 12 000 francs. Une énorme télévision à écran plat y trône.

Deux jeunes Japonaises de passage surviennent justement pendant notre visite. Leur ravissement quand elles peuvent se faire photographier devant le lit à baldaquin et le miroir de Sissi, unique élément de l’époque à vrai dire. L’une d’elles sort de son sac une photocopie. On y voit l’arme et la robe du crime. La première est une fabrication maison de Luigi Lucheni, qui avait planté une lime dans un morceau de bois. Elle a été envoyée à Vienne, comme le fut finalement la tête de l’assassin, tranchée pour autopsie et conservée dans un bocal de formol pendant près de cent ans à l’institut de médecine légale.

La robe noire, elle, est bien conservée au Beau-Rivage. A une époque, elle était présentée, avec les autres reliques, mais depuis, on l’a soustraite au regard des clients. Trop macabre. On le voit bien sur la photo, la robe est trouée sur la poitrine. Une «toute petite ouverture du cœur» par laquelle, comme l’espérait l’impératrice, «je voudrais que mon âme s’envolât vers le ciel.».

Le déroulement du drame est connu minute par minute. Avec sa dame de compagnie la comtesse Sztaray, Elisabeth veut rentrer à Territet par le bateau de 13h40. Alors que les dames pressent le pas, un homme s’approche et frappe l’impératrice à la poitrine. Luigi Lucheni, un manœuvre italien employé sur le chantier de la nouvelle poste lausannoise, à Saint-François, est venu à Genève avec l’idée de commettre un crime dont on parlera dans les journaux. Bien qu’elle voyageât incognito, sous le nom de comtesse de Hohenembs, la ville bruissait de rumeurs sur la présence de l’impératrice, son séjour étant même confirmé dans la presse le matin même.

Elle croit à un coup de poing, à une tentative de lui voler sa montre, continue sa route, embarque. Le bateau part, elle s’effondre. Le Genève flambant neuf d’alors, à peine sorti des ateliers Sulzer, a été depuis converti en buvette à but social. Il est cloué dans la rade pour toujours, comme la mouette marine.

Sur le quai, je retrouve les visiteuses japonaises. A les croire, la comédie musicale a beaucoup fait pour la popularité de Sissi dans leur pays. Elles sont allées photographier la statue érigée lors du centenaire de 1998, l’ayant dénichée entre une installation de beach-volley et un camion pour examen de la vue. La figure de bronze noir célèbre la maigreur de l’impératrice, mais celle-ci ressemble plutôt à une danseuse de fandango.

Pour finir le voyage, on préférera donc retourner à Territet, au débarcadère. Il faut faire abstraction de ce qui reste du Grand Hôtel et Hôtel des Alpes, où disparaissent aujourd’hui sous les échafaudages une school of business, un restaurant thaïlandais et les salles fermées de l’Audiorama tombé en déshérence. Faire abstraction aussi du bruit incessant de la route cantonale, du bleu piscine de la fontaine, et se concentrer, au Parc des roses, sur l’effigie de pierre.

C’est la statue du deuil et de l’émotion, imaginée dès le lendemain du crime. Un comité présidé par Ami Chessex, promoteur de l’âge d’or de la Riviera vaudoise, a lancé la souscription. L’œuvre est commandée à Antonio Chiattone, de Lugano. Le sculpteur connaissait la dynastie. Il avait déjà livré, pour l’Achilleion de Corfou, un buste de l’archiduc héritier Rodolphe, après la mort tragique à Mayerling du fils de l’impératrice.

Cette Elisabeth en marbre de Carrare est en tenue de promenade, manteau à grand col sur son corsage de dentelle, elle est assise sur un rocher, pensive. Sa main gantée tient un livre. De Heine, peut-être, son auteur préféré. La pierre qui se dégrade lui a taché le visage, pourtant elle garde une jeunesse éternelle. Ce n’est pas la moindre complexité de cette héroïne qu’elle continue d’attacher alors qu’elle fuyait, de séduire alors qu’elle rejetait toute volupté. De même, avoir tant échappé à ses obligations et à sa capitale ne l’a pas empêchée de devenir, grâce aux films à l’eau de rose des années 50, un symbole de la renaissance autrichienne et l’icône touristique de Vienne. «Personne ne sait à quel point nous nous sommes aimés», a dit François-Joseph.

«Je voudrais que mon âme s’envolât vers le ciel par une toute petite ouverture du cœur»

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