Il sautille davantage qu’il ne marche, Eric Elmosnino. Et pas seulement à cause des frimas du janvier parisien. Il est là, devant l’entrée du Grand Hôtel Intercontinental de la rue Scribe, et renvoie le chauffeur qui l’attend pour partir à pied. Guilleret. La frisure en bataille. Il vient de rencontrer la presse internationale, qui s’extasie devant son interprétation de Serge Gainsbourg dans le film de Joann Sfar.

On s’étonne à haute voix qu’il ne s’allume pas une cigarette alors qu’il vient d’enfumer la salle d’interviews: «Eh oui, rigole-t-il en s’éloignant, depuis le tournage du film, j’ai décidé de fumer uniquement dans les lieux interdits!» C’est qu’ils deviennent nombreux, ces lieux, à Paris: au Zénith pour son grand retour, Jacques Dutronc doit se produire sans cigare, et l’affiche de Gainsbourg (vie héroïque) a été censurée à tous les arrêts de métro, la volute qui s’échappe du profil d’Eric Elmosnino remplacée par une balafre rouge… Gainsbourg, le vrai, aurait eu du grain à moudre.

Il sautille, Elmosnino, héros de sa propre comédie musicale. Gainsbourg, c’est le tournant de sa carrière. Le smash décisif (il est fondu de tennis). Le rôle d’une vie. On dira désormais, au minimum: «Tu sais, le type qui a joué Gainsbourg…» Parce que c’est vrai qu’il a un nom impossible, Elmosnino. Il faut prononcer le «s», pas comme dans Mesrine. Seule certitude: «le type qui a joué Gainsbourg» n’a pas volé cette reconnaissance populaire. Les amateurs de théâtre la disent même tardive. Ils s’enflamment en évoquant son Peer Gynt mis en scène par Patrick Pineau. Et mieux vaut prendre sa soirée pour les lancer sur ses performances dans les partitions de Shakespeare, Musset, Molière (son Sganarelle chez Jean Liermier!) ou Tchekhov (son Platonov!).

Ce zébulon né en 1964 à Suresnes, dans les Hauts-de-Seine, marque les planches depuis son arrivée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Un peu moins les écrans. Les cinéphiles les plus attentifs avaient tout juste remarqué sa fidélité à certains réalisateurs: Bruno Podalydès, Olivier Assayas, Noémie Lvovsky, Albert Dupontel. Mais les rôles étaient seconds, comme celui, tout récent, de Serge, l’ami compréhensif et indispensable d’une famille ravagée par le suicide de leur mari et père dans le bouleversant Le Père de mes enfants de Mia Hansen-Love.

Alors pourquoi, soudain, Gainsbourg? La réponse peut surprendre: parce que Charlotte Gainsbourg s’est retirée du projet. Dans un premier temps, en effet, Joann Sfar avait l’idée saugrenue de confier le rôle du grand Serge à sa propre fille. «Nous avons eu beaucoup de chance, admet le cinéaste. Mon agent m’avait tout de suite prévenu en me disant que la famille de Gainsbourg n’accepterait jamais le moindre film. Et il a ajouté que je pouvais me sentir libre d’écrire tout ce qui me passait par la tête. J’ai donc été le premier stupéfait lorsque, plus tard, ses proches m’ont donné leur accord. Ils avaient rejeté d’innombrables films avant le mien, mais c’est la notion de conte qui les a convaincus.»

Au point, donc, que Charlotte Gainsbourg était même conquise par l’idée la plus folle de Sfar: jouer son propre père. «La première fois que j’ai rencontré Charlotte, elle a simplement accepté l’idée générale du film. Et je lui ai dit: «J’ai un problème, vous savez. De mon point de vue, une seule personne peut incarner Serge Gainsbourg: vous!»

Sur le moment, Charlotte Gainsbourg se met à pleurer. Elle s’en va en silence. Et elle le rappelle le lendemain: «C’est une idée formidable!» «Elle voulait, raconte Joann Sfar, résoudre certaines choses à propos de la disparition de son père. Elle pensait que le film lui en offrirait l’occasion. Si bien que je suis devenu son psy, en quelque sorte, durant les six mois qui ont suivi. Sauf qu’après six mois de préparation, tout le monde a dû se rendre à l’évidence: même si j’imaginais, comme pour Eric plus tard, très peu de maquillage et énormément de jeu, de plaisir de jeu, c’était une expérience beaucoup trop douloureuse pour Charlotte. Le fantôme de ce père était plus fort que moi et je m’en félicite parce que le film aurait été beaucoup trop triste.»

En choisissant Charlotte Gainsbourg, Sfar souhaitait réinjecter dans le cinéma une tradition théâtrale un peu oubliée, enterrée même par le réalisme contemporain. Chez Shakespeare, par exemple, il n’était pas rare qu’une femme joue un homme. Le risque était calculé et l’effet décuplé: Cate Blanchett n’interprétait-elle pas un Bob Dylan très convaincant dans le récent I’m Not There de Todd Haynes?

Las. Arrive alors Eric Elmosnino. Un homme. Si bon acteur, certes, qu’il pourrait même incarner… Jane Birkin. Il sera Gainsbourg, «au premier coup d’œil», se souvient Sfar. «Il a tout de suite compris, explique le réalisateur, l’importance de construire une interprétation tragicomique et surtout vraie. Or, selon moi, le sentiment de vérité ne peut pas naître du réalisme. Je déteste les films qui prétendent faire un travail journalistique. Je préfère infiniment ceux qui inventent dans le but d’approcher une vérité. L’illustration parfaite de cette approche, c’est que nous avons d’abord reproduit une prothèse du nez exact de Serge Gainsbourg pour le coller sur le visage d’Eric. Or, Eric ne ressemblait alors plus du tout à Gainsbourg. Nous nous sommes rendu compte que le simple ajout d’une petite bosse sur le haut de son nez rapprochait davantage Eric du Gainsbourg que nous nous représentons tous.»

Eric Elmosnino, lui, a simplement dit à Joann Sfar: «Je crois que j’ai compris: tu ne veux pas le vrai Gainsbourg; tu veux celui de ton imagination.» Sans savoir exactement dans quoi il s’engageait. Curieusement, sa ressemblance physique avec Gainsbourg, pourtant si stupéfiante à l’écran, ne l’avait jamais frappé: «Une seule fois, il y a quelques années, ma sœur m’avait dit: «Dis donc toi! Si un jour il y a un film sur Gainsbourg, il faudra que tu le joues.» Ce qui est amusant, c’est que c’est ma sœur aussi qui, la première, m’a fait découvrir les bandes dessinées de Joann Sfar en m’offrant Le Chat du rabbin. Vive ma sœur!»

Il y a pourtant un problème. Lorsque Sfar le choisit, Eric Elmosnino est une des seules personnes en France qui n’a quasiment jamais écouté Gainsbourg. Pire: il n’aime pas particulièrement ses chansons. Le comédien sourit de cet aveu: «En fait, c’était très salutaire pour moi de ne pas connaître Gainsbourg. Sinon, j’aurais sans doute eu trop peur et je ne m’y serais pas aventuré. Je n’ai donc pas été écrasé par la statue, par le patrimoine national auquel il se rattache en France. J’ai simplement découvert les difficultés les unes après les autres. Pas à pas, j’ai compris pourquoi c’était un grand artiste. Aujourd’hui, je peux dire que je vis quotidiennement avec ses chansons. Serge Gainsbourg est devenu quelqu’un qui m’accompagne.»

Eric Elmosnino ne fait pas qu’écouter Gainsbourg: dans le film, c’est lui-même, avec sa propre voix, qui chante la quasi-totalité des chansons! «La chanson a été mon chemin pour aller vers lui. Je devais comprendre ce que signifie être un chanteur. Parce qu’il l’était tellement, chanteur. On a parfois coutume d’entendre que Gainsbourg, c’est facile, que ce n’est pas un chanteur à voix. Mais il suffit de travailler ses chansons pour mesurer sa précision musicale, ainsi que sa tenue dans le phrasé, sa façon d’articuler les mots, les consonnes, les voyelles. Tout cela m’a aidé grandement à aller dans l’interprétation.»

Le chemin n’a pas été sans embûches. Par la nature de sa personnalité, Serge Gainsbourg empêchait Eric Elmosnino de mener une préparation linéaire. «Plus j’avançais, plus j’avais l’impression de m’éloigner de lui. Il était tellement en connexion avec lui-même que ça s’est avéré extrêmement difficile pour moi. Je suis passé par de profonds moments de découragement.» D’autant qu’il ne suffisait pas d’apprendre à chanter: il fallait également que la manière de chanter varie selon les situations. «Il n’était pas question, par exemple, de simplement chanter «La Javanaise». Mais de la chanter à un moment précis, c’est-à-dire devant Juliette Gréco, qui l’intimidait follement.»

Restait alors le rapport du personnage Gainsbourg à son physique. «Je n’ai de loin pas le même rapport que lui à mon apparence. Je veux dire par là que, contrairement à lui, je n’éprouve aucun conflit avec elle. Je suis un bienheureux. On sait bien que les critères de beauté sont des choses qui évoluent. Dans les années 1950 ou 1960, on peut très bien comprendre que ça pouvait être compliqué pour lui, même si je le trouve juste magnifique. Je suis certain qu’il n’aurait pas ressenti les mêmes complexes aujourd’hui.»

Eric Elmosnino a beau chercher, même après des mois passés à le côtoyer, à le dompter, à se l’approprier: il ne s’est trouvé aucun point commun avec Serge Gainsbourg. «En fait, à force de ne rien trouver, je suis plutôt allé puiser dans ce que Joann Sfar pouvait avoir en commun avec lui. Qu’est-ce qui le poussait à se lancer dans un pari aussi fou? J’en ai ramené quelque chose d’enfantin. Une forme de naïveté. Je trouve que c’est un film très naïf. J’ai donc pu me laisser aller à quelque chose qui n’était pas de l’ordre de l’imitation, ou de la vénération. Je me suis laissé aller à la rêverie.»

Gainsbourg (vie héroïque), de Joann Sfar (France 2009). 2h10.

Critique en page 27.

«Ma sœur m’a dit: «Dis donc toi! Si un jour il y a un film sur Gainsbourg, il faudra que tu le joues»

«C’était très salutaire pour moi de ne pas connaître Gainsbourg. Sinon, j’aurais eu trop peur»