Ils aimeraient penser que rien n’a changé. Attablés devant des typiques tartines beurrées recouvertes de chocolat noir en paillettes, ces cadres du siège néerlandais d’Amnesty International profitent, sur la grande terrasse de leurs bureaux au 177, Keisergracht, de l’image d’Epinal d’Amsterdam et de ses canaux.

Epinglée sur un panneau posé sur les pavés, face à la vénérable église Westerkerkla reine Beatrix se maria en 1966, la dernière pétition de l’organisation de défense des droits de l’homme, très présente aux Pays-Bas, est déjà recouverte de signatures. Protéger les demandeurs d’asile n’est donc pas encore complètement tabou dans le royaume dont les lois sur l’accueil des étrangers sont, depuis 2004, devenues parmi les plus restrictives d’Europe. Amsterdam, tous en sont persuadés, saura bien résister à la vague populiste annoncée.

Ils aimeraient y croire, oui. Mais ceux qui parlent, les coudes posés sur les grandes tables de bois blanc disséminées dans le jardin, redoutent que le mauvais génie du populisme et de la xénophobie sorte, aux Pays-Bas, renforcé des élections européennes de ce jeudi. Juste au pied de Westerkerk, deux grandes affiches du tonitruant Geert Wilders, chef du Parti pour la liberté (PVV), anti-islamiste farouche, opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et désireux de «redonner le pouvoir aux nations face aux assauts étrangers», narguent Amnesty et ses efforts.

La mention en bas de page des sites web sur lesquels le provocateur documentaire Fitna, consacré par l’élu à la violence de l’islam, n’a pas été taguée. Narguer est bien le mot. Comme en 2005, lorsque le référendum néerlandais accoucha d’un «non» à la Constitution européenne, contre l’avis de l’establishment. Les sondages ne prédisent-ils pas, pour ce soir, la percée du PVV et celle du Parti socialiste – tenant de la gauche dure aux Pays-Bas – annoncé pour sa part comme le fossoyeur du Parti travailliste, partenaire du centre droit dans la coalition au pouvoir depuis les législatives de la fin 2006?

Harry Hummel, cheville ouvrière d’un prestigieux Prix national des droits de l’homme, ne croit plus à l’exception néerlandaise. «Ce que les Hollandais veulent aujourd’hui, explique-t-il, c’est construire des digues contre les mauvaises influences. Chacun veut son mur pour protéger l’harmonie menacée de sa famille, de son quartier, de sa ville.»

Son regard parcourt les bureaux d’Amnesty, dans lesquels il milite depuis bientôt vingt ans. Les Pays-Bas continuent d’être un bastion «droit de l’hommiste». Les pétitions affluent dans les boîtes aux lettres. Les volontaires connaissent chaque rue, chaque village. Problème: la soif de liberté, les valeurs d’entraide, la solidarité traditionnelle avec les pays du Sud n’ont pas perdu de leur force, mais de leur représentativité: «L’adversaire, pour beaucoup de Néerlandais, et à tous les niveaux de la société, c’est la Linksekerk (l’Eglise de gauche), cette clique composée des partis traditionnels et de certaines ONG, incapables selon eux de voir la réalité en face. Ils reprochent à cette élite d’avoir laissé, avec la complicité de l’Europe, nos digues nationales se fissurer.»

Quelles digues? Quelles fissures? La question va de soi. Surtout dans la libérale et contestataire Amsterdam, où la presse passe ces jours-ci au crible les plans de la municipalité pour réduire de moitié les fameux coffee shops où les drogues douces sont en vente libre et les vitrines à prostituées du Quartier rouge. Début décembre, le gouvernement y a interdit les champignons hallucinogènes. Chacun, jeune ou vieux, y va de son commentaire. «Je travaillais déjà ici, en novembre 2004, quand Théo Van Gogh a été assassiné sur ces pavés, à deux pas d’ici, raconte un travailleur municipal originaire du Surinam, dreadlocks en bataille au-dessus de sa combinaison orange. J’ai vu, à Baarsjes (l’un des quartiers marocains, à l’ouest de la ville) les groupes de riverains se mobiliser contre le financement public d’écoles islamiques. Il suffit d’être là, dans la rue, pour constater que le fameux «modèle» néerlandais prend l’eau. On se supporte de moins en moins. On vit côte à côte, c’est tout.»

Arrêt dans une librairie. Juste devant, les trams 5 et 51 filent vers l’Université libre de la ville où s’affairent les animateurs du site Europrofiler (www.euprofiler.eu), qui permet aux électeurs d’identifier leurs préférences et leur affiliation politique. Bien en vue, une réédition format poche attire le regard. Celle du Drame multiculturel, un essai du sociologue travailliste Paul Scheffer, publié pour la première fois en 2000. Le titre était annonciateur. La suite est connue: la montée du populisme anti-islamique incarné par le trublion homosexuel et nationaliste Pim Fortuyn, assassiné en 2002 à Hilversum dans sa rutilante Daimler, aux côtés de ses deux épagneuls, Kenneth et Carla *. Le meurtre, deux ans plus tard, du cinéaste Théo Van Gogh, jeté à bas de son vélo en pleine rue amstellodamoise, et poignardé par un Néerlandais illuminé d’origine marocaine, Mohammed Bouyeri. Puis l’affaire Ayaan Hirsi Ali, cette ex-députée libérale d’origine somalienne, associée de Théo Van Gogh, dénonciatrice des violences faites aux femmes par l’islam, pasionaria médiatique puis contrainte à l’exil aux Etats-Unis pour une sombre histoire de fausse déclaration.

Plus qu’un drame, une succession de tragédies pour l’historien James Kennedy, spécialiste du Siècle d’or, ces années 1700-1770 durant lesquelles Amsterdam fut le phare de l’Europe des Lumières. L’art du consensus a selon lui explosé depuis les années 1990 sous la charge des particularismes, des personnalités et des défis socio-économiques, comme la réforme indispensable des régimes de retraite ou de l’assurance maladie. «Les Néerlandais ont longtemps cru et croient sans doute encore à la supériorité de leurs traditions. Ils savaient ce qu’est leur pays, sans avoir à se poser la question. C’est cela que le multiculturalisme importé par l’immigration, mais aussi par l’ouverture des frontières au sein de l’Europe, a mis à mal.»

Coup d’œil sur les chiffres. En 2015, c’est-à-dire demain, la majorité de la population d’Amsterdam sera musulmane. Un maire d’origine marocaine, Ahmed Aboutaleb, vient de prendre ses fonctions dans le grand port de Rotterdam, où Tariq Ramadan conseille l’université tandis que la statue du défunt Pim Fortuyn, devenu une icône politique, est plantée au milieu du quartier des affaires. En vingt ans, de 1980 aux années 2000, la crise a viré au séisme: «Une majorité de Néerlandais sont devenus foncièrement «nonistes», complète un expert en sondages. Ils ne veulent plus des partis du centre qui gouvernent en coalition depuis des décennies. Ils dédaignent une Europe communautaire dont ils sont toujours un peu restés spectateurs, persuadés d’appartenir tout autant au monde anglo-saxon. Ils enragent de voir des multinationales comme Philips ou des banques comme ABN Amro malmenées par la mondialisation. Notre peuple s’est buté et ses intellectuels aussi. On réfléchit à l’avenir des Pays-Bas, guère au-delà.»

«Le pays s’est retrouvé pour la première fois de son histoire avec une immigration de transit, ignorante du projet national, complète un travailleur social nord-africain d’Amsterdam, obligé de conserver l’anonymat. Les Indonésiens des Moluques, après la guerre d’indépendance, avaient foi dans la Hollande. Les Surinamiens aussi. Nous, nos parents étaient supposés repartir. Mais ils sont restés. Et, trente ans après, la question de l’identité nous est tombée dessus.» Comme le modèle d’intégration français, le modèle néerlandais de respect des différences a peu à peu cédé.

L’indifférence s’est transformée en agressivité. L’élite politique, dominée par la bureaucratie et les politiciens ternes comme l’actuel premier ministre chrétien-démocrate, Jan Peter Balkenende, s’est enlisée. Un des partis bien placés pour les européennes est ainsi celui… de la défense des droits des animaux. La diversité a engendré l’éclatement: «Avant tout, ce pays est passionné de liberté individuelle. Liberté sexuelle, liberté de mettre fin à ses jours… Et donc d’ordre pour la protéger, poursuit James Kennedy. Quand le second chancelle, tout l’édifice s’écroule.»

Les animateurs du site Europrofiler confirment. La menace d’une forte abstention qui pèse sur les européennes est une bombe aux mains de Geert Wilders, dont la tignasse décolorée et les diatribes anti-musulmanes sont répercutées à l’envi par les télés et sur Internet. «C’est la peur qui domine, explique Jasper Laros, l’un de ses webmasters. A part l’adhésion aux politiques communautaires de défense de l’environnement, les Néerlandais veulent avant tout des garanties que leurs acquis culturels ne seront pas remis en cause par Bruxelles.» «L’Europe ne fait guère recette, conclut un libraire amstellodamois. L’héritage d’Erasme s’est dilué. Calvin – dont une cérémonie vient de commémorer à Amsterdam le 500e anniversaire de la naissance – sa rigueur, sa frugalité, mais aussi son éloge de la liberté ordonnée font bien plus recette.» Une soif de racines et un ressentiment sur lesquels surfent à plein Geert Wilders et les siens.

* A lire, pour mieux comprendre: l’essai passionnant de Ian Buruma, «On a tué Théo Van Gogh» (Ed. Flammarion).