Le Temps: Depuis son entrée en fonction, les discours de Barack Obama ont-ils perdu leur effet magique?

Christian Salmon: Il faut distinguer la rhétorique de campagne de celle de la présidence. Pendant la campagne, Obama avait démontré une parfaite maîtrise du grand récit au service de la politique, et une très grande attention portée aux signes, ce qui fait de lui, à mon sens, un véritable sémio-politicien. Un an après, je suis frappé par la pénurie de «storytelling» [l’usage du récit comme support à un message, ndlr] dans le paysage politique américain. Depuis l’élection, il y a eu des discours remarquables, comme celui du Caire ou celui du Nobel, qui maintenaient un haut niveau de complexité et d’intelligence. Mais dans un autre registre que ceux de la campagne. Son discours d’investiture, par exemple, a déçu parce qu’il n’avait pas le brio de ceux que nous lui connaissions. C’était le discours pragmatique d’un homme d’Etat qui prend le pouvoir dans une période tourmentée. Depuis un an, ses paroles ne servent plus à faire rêver, mais à faire agir, en donnant une direction claire.

– Pourtant, le «storytelling» fait partie de l’arsenal de communication de beaucoup d’hommes d’Etat.

– Bien sûr. Mais il faut distinguer le grand récit de la communication par l’anecdote. Pour cela, l’administration Bush a été terrible! Elle avait fait de la présidence un véritable plateau de télévision. Il en résultait une fantasmagorie de la fonction présidentielle, faisant la pluie et le beau temps dans une réalité parallèle où elle se mettait en scène. On a pu constater à quel point cette administration était peu performante dès qu’elle était rattrapée par la réalité, par exemple lors de l’ouragan Katrina. Dans sa forme la plus pauvre, le «storytelling» promeut un monde où action et réaction s’enchaînent. Son principe est de multiplier les effets d’annonce, au détriment de la profondeur et de la hiérarchie. On doit se réjouir que Barack Obama se soit défait de ce manteau de «storytelling» en entrant en fonction. Le problème, c’est que les médias adorent qu’on leur raconte des histoires.

– Depuis un an, on remarque qu’avant de faire des annonces importantes, la nouvelle administration sème des indices dans les médias. Par exemple, une semaine avant l’annonce officielle de l’envoi de renforts en Afghanistan, les différents scénarios possibles étaient déjà évoqués dans les journaux. Comment comprendre cette stratégie?

– C’est une manière de freiner la machine médiatique, pour laquelle une information ne dure jamais plus de 24 heures. En diffusant les éléments du débat petit à petit, le sujet reste d’actualité durant plusieurs jours. Je suis frappé par la volonté de Barack Obama de vouloir ralentir le rythme médiatique et politique pour renouer avec le temps propre à la démocratie et la réflexion. Mais ce n’est pas sans danger, puisque cela passe pour un manque de courage, alors que l’imagination populaire américaine est pleine de décideurs et d’hommes d’action.

– On a vanté les qualités d’orateur de Barack Obama. Aujourd’hui, on lui reproche, justement, d’avoir beaucoup parlé et peu agi…

– Je ne pense pas qu’il faille opposer l’action et le discours. Ce qui s’oppose, c’est l’urgence médiatique et le temps de la délibération politique. Barack Obama cherche à imposer le primat de ce dernier, en insufflant son rythme, plus lent que le voudrait l’actualité médiatique.