TELEVISION

Dix cinéastes de quatre continents imaginent le jour de l'an 2000

Projet à mi-chemin entre télévision et cinéma, la collection Arte «2000 vu par» laisse le champ libre aux auteurs pour interpréter la commande. Une politique payante

On dira ce qu'on voudra, sans Arte, la production télévisuelle serait bien morne. Prenez la série 2000 vu par dont la diffusion a débuté la semaine dernière et va se poursuivre ces prochains vendredis (en français) et samedis (en version originale) soir. Rien à voir avec les téléfilms standardisés, consensuels et insignifiants des autres chaînes. Ici, on parie sur l'imagination plutôt que sur l'audimat. En fait de série, il s'agit d'une «collection», concept lancé il y a huit ans et parvenu à l'attention générale avec Tous les garçons et les filles de leur âge, un ensemble de films indépendants (c'est-à-dire sans personnages récurrents) simplement liés par une idée commune.

Après plusieurs collections 100% françaises, La Sept-Arte et un coproducteur, en l'occurrence Haut et Court, se sont lancés dans un pari encore plus ambitieux: une collection internationale de 10 films avec pour thème commun le jour du passage au troisième millénaire. Jour comme un autre, propice à l'extraordinaire ou carrément fin du monde? Les réponses seront les plus diverses. Après le formidable Strange Days de Kathryn Bigelow, impensable avec des moyens aussi modestes, voici donc ses petits frères, dépendants de la seule originalité des auteurs conviés.

Encore une fois, Pierre Chevalier, responsable de l'Unité fictions Arte, peut être fier des talents qu'il a rassemblés. Ils sont encore jeunes, auront entre 35 et 45 ans en l'an 2000. Certains comptent déjà parmi les cinéastes les plus en vue d'aujourd'hui, tels l'Américain Hal Hartley (Book of Life) et Tsai Ming-Liang (Last Dance version courte The Hole), d'autres parmi les grands espoirs, tels le Belge Alain Berliner (Le Mur) ou le Français Laurent Cantet (Les Sanguinaires). Premier signe de qualité, quelques-uns de ces films ont déjà été présentés dans des festivals: Cannes (Last Night du Canadien Don McKellar), Locarno (Meia noite des Brésiliens Walter Salles et Daniela Thomas) ou Carthage (La Vie sur terre du Mauritanien Abderrahmane Sissako). Les derniers viennent d'Allemagne (Das Frankfurter Kreuz de Romuald Karmakar), d'Espagne (Mi primera noche de Miguel Albaladejo), de Hongrie (Tamás et Juli d'Ildiko Enyedi).

Alors que le cinéaste allemand a simplement éludé la commande en filmant une soirée comme une autre dans un bistrot, le film français – également diffusé la semaine dernière – choisissait de fuir l'événement, avec des personnages trouvant un refuge illusoire sur une île de la Méditerranée. Manifestement, l'an 2000 ne fait plus rêver comme dans les années 60! Seul représentant des ex-pays de l'Est, la cinéaste hongroise évoque les débuts difficiles d'une histoire d'amour entre une institutrice et un jeune ouvrier de la mine. Pas moins réaliste, l'Africain frise l'autobiographie et le documentaire en filmant le retour au pays d'un cinéaste. Quant au couple de cinéastes brésiliens, il imagine la rencontre providentielle de deux désespérés, un assassin évadé et une femme décidée à se suicider. Tsai Ming-Liang, lui, va jusqu'à envisager un XXIe siècle de pluies perpétuelles, dans un monde irrémédiablement pollué: seul un trou dans le plancher pourrait encore favoriser la rencontre entre un jeune homme et une jeune femme. Minimaliste, cruel et drôle à la fois, c'est le chef-d'œuvre indiscutable de la collection.

Le couple, dernier refuge devant l'échec d'une société? Le film espagnol y ajoute un bébé attendu imminemment, durant une folle nuit à travers un Madrid fantasmatique. De son côté, le film belge complique l'équation par un mur non moins surréaliste à travers Bruxelles, matérialisation de la barrière linguistique. Au fond, c'est surtout la manière de brosser le tableau plus large qui diffère. Typiquement, ce sont les deux Nord-Américains qui se révèlent le plus portés sur la spéculation. Follement audacieux, Hal Hartley imagine une relecture de l'Apocalypse avec Jésus et Satan en costume de ville qui se disputent les âmes à travers les rues de New York! Le traitement visuel n'est pas moins étonnant, le cinéaste décomposant ses images vidéo de sorte à ce que chaque mouvement devienne une sorte de traînée à l'écran. Aussi flou que fumeux? En voilà au moins un qui n'a pas perdu son goût pour l'expérimental…

Ce soir, le Canadien Don McKellar a lui aussi programmé la fin du monde. A Toronto, les gens se sont pour la plupart déjà résignés à l'inévitable et chacun vit ses dernières heures selon sa conscience. Le hasard mettra en présence un jeune homme solitaire et une femme asiatique, dans l'impossibilité de rejoindre son mari avec lequel elle avait prévu un double suicide. Une réussite, où l'on ne croise pas par hasard Geneviève Bujold, Arsinée Khanjian (Madame Atom Egoyan) et David Cronenberg. Comme tous les autres titres non francophones, à découvrir en langue originale de préférence.

2000 vu par…, Arte, v.f. vendredi à 20 h 45 et 21 h 45, v.o. samedi à 22 h 35.

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