Enfers ou paradis, ils ont fait de la politique fiscale leur plus ardent cheval de bataille. Les cantons de Suisse centrale ont mené une lutte effrénée ces dernières années pour baisser leurs impôts. Quitte à susciter l’ire, comme en 2005 lorsque Obwald, patrie de Nicolas de Flue, optait pour un tarif dégressif – plus on gagne, moins le taux est élevé. Sept ans plus tard, la majorité des responsables politiques applaudit une recette qui a garanti la prospérité. Mais plusieurs cantons, dont Schwyz ou Lucerne, annoncent des comptes dans le rouge. En décembre, les citoyens de la ville de Lucerne ont approuvé une hausse d’impôts à plus de 60%. La région se crispe devant les effets collatéraux d’une fiscalité basse: loyers qui grimpent, routes saturées, manque de place pour les entreprises. Même le champion de la fiscalité avantageuse Zoug, parle de «pause» dans les baisses d’impôts. «Nous arrivons à un niveau qui ne peut pour l’heure être dépassé mais qui ne remet pas en question la concurrence fiscale», juge Peter Hegglin, chef des Finances. Que se passe-t-il? Reportage dans une région dont la croissance démographique depuis quarante ans (+39,7%) talonne de près celle du bassin lémanique (+ 41,5%).

Schwyz, victime de son succès

En fin de journée, les voitures de luxe défilent pare-chocs contre pare-chocs au carrefour de Pfäffikon, sur les rives du lac de Zurich. «C’est comme ça tous les soirs», commente le boucher voisin de la gare. Des milliers de pendulaires se pressent sur cette route le long de laquelle se succèdent les adresses de gérants de fonds et les chantiers. A quelques kilomètres de là, sur les pentes de Wollerau, commune la plus attractive pour les hauts revenus, c’est un méli-mélo de villas luxueuses. Récemment, un gagnant zurichois de l’Euro Millions (84 millions de francs) s’y est installé, assurant une rentrée fiscale de 7,8 millions, a fait savoir le canton lors de la présentation de ses comptes.

Avec leurs rangées de demeures aseptisées, cernées de troupeaux de vaches, ces deux localités schwyzoises sont devenues les emblèmes de la concurrence fiscale agressive. C’est ici aussi que se manifestent des crispations. Schwyz, réputé pour ses dépenses publiques modestes, peine à assumer son succès. Le canton croît fortement: 50% en trente ans (150 000 habitants aujourd’hui). Il affiche pour 2012 un déficit de 94 millions et, parallèlement, les loyers ainsi que les primes maladie prennent l’ascenseur. En novembre, les citoyens de Lachen, voisine de Pfäffikon et à majorité bourgeoise, ont accepté une initiative socialiste «pour des appartements abordables». La même question sera posée le 9 juin à Brunnen, aux abords du lac des Quatre-Cantons, non loin de ces communes du Muotathal qui rappellent les origines rurales du canton.

«Les millionnaires qui gagnent au loto et s’installent à Wollerau ne garantissent pas forcément l’épanouissement de Schwyz sur le long terme.» Le conseiller d’Etat Othmar Reichmuth accueille avec ces mots dans ses bureaux étroits à Brunnen. Ces derniers mois, cet ancien lutteur, membre du Parti démocrate-chrétien, a surpris en répétant ses craintes face à la croissance – et en souhaitant une «croissance qualitative». Schwyz se sent victime de son succès et «nous n’avons plus rien à économiser; au niveau du social, nous faisons déjà le strict minimum», relève ce fromager de formation. Du coup, les infrastructures nécessaires, comme un axe routier plus performant, se retrouvent reléguées. Les hausses d’impôts sont déjà des réalités dans plus d’un tiers des 30 communes. Le gouvernement cantonal en a demandé à plusieurs reprises, mais il a été contrecarré par le parlement. L’impôt sur les dividendes, le plus bas de Suisse, expliquerait en partie des rentrées fiscales en 2012 de 56 millions inférieures à la somme budgétée.

Pour Thomas Rühl, responsable des analyses régionales chez Credit Suisse, «certains cantons de Suisse centrale prennent conscience qu’ils ne peuvent plus continuer sur le même rythme. C’est une question de conjoncture. Les cantons bénéficiant de la péréquation financière ont depuis sept ans baissé leurs impôts comme jamais auparavant. On a profité d’un bon climat économique et des ventes d’or de la Banque nationale suisse. Aujourd’hui, on se veut plus prudent. Cela dit, Schwyz a toujours vécu de manière très économe avec une administration limitée. Etre dans le rouge, mais sans dettes et avec un capital propre est aussi une stratégie.»

Entamées dans les années 1980, les baisses d’impôts ont attiré des fortunes à Schwyz, mais n’ont pas entraîné le même vivier d’emplois qu’à Zoug (85 000 places de travail pour 115 000 habitants, contre 65 000 places de travail pour 150 000 habitants à Schwyz). Aujourd’hui, à droite, beaucoup dénoncent la péréquation financière, ce système de redistribution intercantonal qui coûte cher au canton. Il verse annuellement 134 millions de francs dans le pot commun, soit 10% des dépenses, bien au-delà des «pires» scénarios imaginés. Autant dire qu’on regarde d’un œil suspicieux ceux qui bénéficient de cette aide et, parallèlement, baissent aussi leurs impôts.

Obwald, la stratégie choc

Sarnen. Les autorités obwaldiennes reçoivent dans les sous-sols solennels de la maison de commune, vêtus avec l’élégance de circonstance, les insignes du demi-canton polis, malgré la grisaille et cette soudaine impression de fin du monde. C’est ici que la concurrence fiscale a pris une tournure agressive, en décembre 2005. Ce coin de terre d’à peine 34 000 habitants, longtemps étiqueté comme enfer fiscal et menacé d’oubli, entamait une stratégie choc. Non seulement il limitait à 6% l’impôt des entreprises, mais il introduisait un taux dégressif pour les particuliers à hauts revenus, mesure par la suite désavouée par le Tribunal fédéral. La surenchère fiscale provoquait un tollé national. Sept ans plus tard, les journalistes présents pour le bilan fiscal annuel se comptent sur les doigts d’une main. N’empêche. «Nous avons retrouvé notre confiance. Notre politique a permis de baisser le soutien reçu de Berne. Nous qui représentions l’enfer fiscal en 2002, occupons aujourd’hui le haut du panier», scande le chef des Finances Hans Wallimann. Les buts principaux sont atteints, puisque l’on a bloqué l’exode des contribuables. Les impôts facturés atteignaient 156,1 millions en 2011 contre 154,3 millions en 2005, malgré une baisse de 25%. Parallèlement 2200 emplois ont été créés, «notamment avec des bureaux d’avocats plus nombreux».

A l’heure du repas, dans le restaurant Pappalappa, Branko Balaban jubile à sa manière. «Regardez ces agriculteurs autour de vous. Cette politique leur permet de continuer à vivre ici.» A 42 ans, cet expert fiscal d’origine slovène, longtemps conseiller du gouvernement, apparaît comme le briseur des tabous, instigateur de l’impôt dégressif pour les hauts revenus. «La décision de Lausanne ne nous a pas arrêtés, nous avons ensuite misé sur la flat tax (taux d’impôts plat, non progressif) pour garder la tête haute. Le secret pour chaque canton réside dans la nature du paquet fiscal qu’il propose. Certains se méprennent [ndlr: son mouvement de tête indique Lucerne]. Ici, avec notre taille, nous devons expérimenter. Et lorsque nous regardons les administrations, il y a encore de quoi réduire certains frais.»

Son canton a puisé dans ses réserves pour boucler l’année 2012 sur un déficit de 2,2 millions. Explication du ministre Hans Wallimann: «Nous devons dépenser toujours plus; nous ne faisons pas qu’économiser.» Dans certaines communes en croissance telle Engelberg, les infrastructures scolaires ont nécessité des investissements. Parallèlement, les frais hospitaliers et une baisse de la péréquation ont pesé fortement. «Nous sommes aussi sous pression avec les prix du terrain mais devons accepter ce revers de la médaille», continue le ministre. Pour l’heure, il ne parle plus de baisse fiscale.

Lucerne s’enfonce dans les chiffres rouges

Trente minutes de voiture séparent Sarnen de la ville de Lucerne, située sur les rives du même lac. La présidente du Parti socialiste lucernois sourit à la lecture des résultats obwaldiens: «Ils fanfaronnent avec des chiffres qui ne disent pas grand-chose sur la croissance réelle. Le canton n’a quasi rien gagné depuis son coup de force, hormis des boîtes aux lettres.» Malgré la pluie, Felicitas Zopfi a attendu stoïquement devant le Natur Museum. Elle montre avec ce musée l’une des «cibles» de la politique d’économie lancée ces dernières années (60 millions par an, pour un paquet total de 3 milliards). La rénovation de l’institution culturelle, envisagée de longue date, devra patienter. «Tout cela est lié à la politique fiscale. La majorité répète à tout vent que si nous ne figurons pas au sommet des classements, nous serons sans avenir…»

Lucerne a frappé fort en 2012, avec une réduction de 50% de l’impôt sur les bénéfices. Premier «grand» canton dans la bataille, il s’arroge le sommet du classement des fiscalités favorables aux entreprises, mais, comme plusieurs communes industrielles, s’enfonce dans les chiffres rouges avec un déficit de 57,4 millions. Ce qui ne laisse pas de marbre: en décembre, les citoyens de la ville ont approuvé à plus de 64% une hausse d’impôts de 3,08% pour alléger de 15 millions le paquet d’économies imposé à la ville (les transports et les écoles, notamment, sont visés). Lucerne stupéfiait les observateurs, même dans la presse allemande. Le maire démocrate-chrétien Stefan Roth expliquait alors ce «oui» par la réduction «trop rapide et importante» de l’impôt cantonal sur le gain des entreprises.

Cette politique fiscale a aussi ravivé les critiques de certains voisins, furieux de se voir voler la vedette par un canton qui bénéficie de la péréquation financière «et qui n’a pas les mêmes soucis de place», note, un brin sarcastique, le responsable de la promotion économique lucernoise, Walter Stalder. Dans son bureau, non loin du Centre des congrès de Jean Nouvel, l’homme affiche ses priorités: un panneau routier miniature indique «Lucerne 2012, taux d’imposition le plus bas». «L’espace, la logistique, la sécurité, la formation et les impôts, voilà la clé du succès dont nous disposons. Nous jouissons d’espaces pour accueillir de nouvelles entreprises et comptabilisons déjà plusieurs centaines de places de travail créées. Il faut voir sur le long terme. Nous pourrons alors répliquer aux critiques de la gauche et des cantons voisins.» Et le voisin, c’est d’abord Zoug, le plus petit canton, devenu le plus riche.

Zoug s’aliène la classe moyenne

Le département de Peter Hegglin – moderne et sécurisé (la tuerie du parlement zougois en 2003 a laissé des plaies ouvertes) – offre une vue plongeante sur les constructions de la ville, notamment la tour de 80 mètres, en chantier, pensée pour des logements. Le conseiller d’Etat démocrate-chrétien, depuis peu président de la Conférence des directeurs cantonaux des finances, s’excuse presque de tout ce standing. «Nous avons dû déménager.» La ville et le quartier de la gare, particulièrement, ont crû à grande vitesse ces dernières années, dessinant un paysage urbain déconcertant. Les fruits du succès?

Ici, les chiffres du canton sont restés dans le noir l’an dernier, avec un excédent de 6 millions malgré des rentrées fiscales en baisse (53,5 millions de moins). On a aminci les investissements: 20 millions de moins que l’année précédente. Le plan directeur établi par le gouvernement prône une «croissance ralentie» pour répondre aux conséquences d’une population en hausse, notamment celle fortunée en provenance de l’étranger. On redoute une atteinte au paysage, une «perte d’identité» et surtout un manque d’espace habitable pour les revenus moyens. Du coup, il est question d’une limite de 135 000 habitants en 2030 (contre 110 000 aujourd’hui), «sans contingentement», insiste le canton, mais grâce à une révision de l’aménagement du territoire et à une densification.

A gauche, des critiques jugent les autorités politiques «dépassées» par ce qui leur arrive. «C’est un nouveau clergé qui domine de très haut, loin des réalités quotidiennes des habitants», confiait récemment le Vert Josef Lang, très en verve contre les offensives fiscales de son canton. Le point de vue du ministre des Finances diffère. «Cette croissance est le fruit d’une stratégie de plusieurs décennies; la politique fiscale n’a jamais représenté un programme en soi, assure Peter Hegglin. Tout s’est fait pas après pas et en fonction de notre budget.» Une façon, à peine voilée, de dire son agacement face à la stratégie brusque du voisin Lucerne, bénéficiaire de la péréquation financière, alors que Zoug y verse chaque an 276 millions, soit 2600 francs par habitant (Genève contribue avec 575 francs par habitant). «Nous ne remettons pas en question le système. Nous jugeons simplement que le calcul des ressources nous est trop défavorable.»

La spirale va-t-elle s’arrêter? De Schwyz à Zoug, les politiques fiscales ont suivi la même direction durant ces sept dernières années, stimulées par un climat favorable et la proximité du grand Zurich. En 2010, ces cantons, réputés pour leur scepticisme envers l’Etat, rejetaient clairement l’initiative socialiste lancée à l’échelle nationale afin de limiter la concurrence fiscale. Aujourd’hui encore, chacun dit trouver dans cette concurrence la panacée. Mais, comme le souligne l’analyste Thomas Rühl, les «contraintes de solidarité» sont venues compliquer le tableau.

Anecdote significative: en fin de semaine dernière, le chef des Finances zougois, accompagné de son homologue schwyzois, s’est rendu à Berne, convié pour un «Tour du canton» par l’un des plus grands bénéficiaires de la péréquation, qui voulait les convaincre de ses besoins. Parallèlement, l’agacement se manifeste dans une classe moyenne qui se sent mise à l’écart et sur laquelle pèsent les efforts exigés. Surtout, la pression d’un autre voisin, celui-ci européen, pourrait brouiller certaines cartes. En Suisse centrale, les ministres interrogés se disent pour l’heure «attentifs».