«Il y a eu une douleur atroce. Elle disait, «arrêtez de crier, mon petit» et «il faut bien que je fasse mon travail», ou peut-être d’autres mots encore qui ne signifiaient qu’une chose, l’obligation d’aller jusqu’au bout. Des mots que j’ai retrouvés ensuite dans des récits de femmes qui avortaient clandestinement, comme s’il ne pouvait y avoir, à ce moment-là, que ces mots de la nécessité et, parfois, de la compassion.»

Dans L’Evénement, la romancière Annie Ernaux raconte avec minutie l’avortement qu’elle a vécu en 1964 dans la chambre d’un modeste appartement parisien. Elle n’a rien oublié de la table en formica, de la cuvette émaillée, des complications médicales et du curetage final à l’Hôtel-Dieu. Elle se souvient, surtout, du mépris affiché par ceux à qui elle a eu affaire à l’époque. C’était dix ans avant la loi Veil, qui légalisa l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en France.

Aujourd’hui, l’avortement est autorisé dans nombre de pays mais ses opposants restent multiples et farouches. Certains Etats voient même leur activisme redoubler. Le 31 mai, un médecin pratiquant des IVG tardives a été assassiné devant une église du Kansas. Il était la cible régulière des mouvements se définissant comme «pro-vie». Récemment, les conservateurs catholiques espagnols se sont mobilisés contre le projet de libéralisation de l’avortement du gouvernement Zapatero, appelant à une manifestation nationale à l’automne. Quelques jours auparavant, un cardinal ibérique avait déclaré que les abus sexuels commis dans les institutions irlandaises n’étaient «pas comparables avec les millions de vies détruites par l’avortement».

«Les courants favorables à une libéralisation de l’IVG tendent à s’organiser là où ils n’étaient que peu présents, en Amérique latine et en Afrique notamment. Ils deviennent visibles. En réaction, les anti-avortement, à commencer par la hiérarchie de l’Eglise catholique, durcissent le ton», constate Anne-Marie Rey, ancienne coprésidente de l’Union suisse pour décriminaliser l’avortement (USPDA). Aux Etats-Unis, c’est également un phénomène de réplique qui peut expliquer le récent meurtre du Dr Tiller. «Ayant l’oreille de la Maison-Blanche, les milieux conservateurs hostiles à la dépénalisation de l’IVG avaient diminué les actions brutales sous l’ère de George Bush. Ils espéraient arriver à leurs fins grâce à des moyens politiques. Ils rétorquent aujourd’hui très violemment à l’attitude plus ouverte du nouveau président américain», poursuit la Suissesse. Barack Obama, ainsi, s’est empressé de rétablir les crédits alloués au planning familial, que son prédécesseur avait coupés. Il vient en outre de nommer une femme à la Cour suprême, Sonia Sotomayor, détestée par les pro-life.

Souvent marginalisées, les pressions anti-avortement finissent parfois par aboutir. En Italie, les gynécologues sont de plus en nombreux à refuser de pratiquer des IVG, un intellectuel a proposé un moratoire sur la question en 2008, tandis qu’un député de Forza Italia déposait une motion contre le droit à l’avortement. Dans les pays d’Europe de l’Est, où les interruptions volontaires de grossesse tenaient lieu de moyen de contraception sous le régime communiste, le retour de balancier est assez spectaculaire. En Pologne, les IVG sont interdites depuis 1993, sauf en cas de viol ou si la santé de la mère ou de l’enfant sont en danger. Assouplie en 1996, la loi a été durcie l’année suivante. En 2007, les parlementaires ont été appelés à se prononcer sur une interdiction totale, qu’ils ont finalement refusée. En Hongrie et en Russie, l’accès à l’IVG a été limité au début des années 2000. L’opportunité d’une prohibition a encore été discutée en Slovaquie ou en Lituanie.

Les assauts, presque toujours, proviennent des sphères religieuses fondamentalistes. Mais il arrive que la menace soit plus subtile. Maya Surduts, secrétaire générale de la Coordination des Associations pour le droit à l’avortement et à la contraception (Cadac), en France, évoque le manque de moyens financiers, les hôpitaux qui ferment et le planning familial qui a failli se voir amputé en janvier dernier de 40% de son budget. Une mobilisation massive a permis de sauver les meubles. «L’Hexagone ne connaît pas de remise en cause directe comme en Espagne, où l’on a arrêté des médecins, ou en Pologne, où la loi a régressé, mais les fonds consacrés à l’avortement ne cessent de diminuer. C’est plus insidieux, note Jean-Yves Le Naour, coauteur de l’Histoire de l’avortement: XIXe-XXe siècle (Ed. du Seuil). La profession est dévalorisée, l’acte est peu rémunéré, les hôpitaux abandonnent peu à peu ce type d’intervention aux cliniques privées…» En France toujours, la décision début 2008 de conférer un statut aux enfants mort-nés a donné de nouveaux arguments aux anti-avortement.

En Suisse, les membres de la section locale de Human Life prient régulièrement devant la clinique universitaire de Zurich et certaines associations, telles Verein Mamma ou Oui à la vie, continuent à militer contre les interruptions volontaires de grossesse. Elles restent cependant peu représentées. «Les courants conservateurs et antiféministes ont largement refait surface aux Etats-Unis. Qui dit qu’ils ne pourraient pas réapparaître chez nous? Lorsque l’on entend Ueli Maurer évoquer la place des femmes dans la société, on voit bien que la menace est latente», prévient la doctoresse lausannoise Yvette Barbier.

L’année passée, le député vaudois de l’Union démocratique fédérale, Maximilien Bernhard, a déposé une motion visant à permettre au personnel médical de refuser de pratiquer un avortement pour «objection de conscience». Il a échoué. «Un médecin a de toute façon le droit de refuser de pratiquer une IVG, mais il a, dans ce cas, le devoir d’orienter sa patiente vers quelqu’un d’autre», précise Yvette Barbier.

Pour elle, c’est justement l’application de la loi, votée en 2002, qui pourrait poser problème: «Le texte est excellent, mais est-il respecté pareillement dans tous les cantons? Les femmes ont-elles toutes le même accès à l’information? Une employée portugaise mise enceinte par son patron à Glaris connaît-elle ses droits en la matière? Et que dire d’une étrangère ne parlant pas notre langue et dont le mari l’accompagne chez le docteur?»

De fait, dans les pays autorisant l’avortement, les femmes les moins éduquées y ont plus difficilement accès. Et dans les Etats où cette pratique est interdite, seules les plus fortunées peuvent se payer les services d’un médecin téméraire et compétent ou se rendre à l’étranger pour avorter. Les autres vivent une grossesse non désirée ou risquent leur vie en se livrant à une IVG «artisanale». Sur les quelque 42 millions d’avortements effectués chaque année dans le monde, la moitié sont illégaux, et 70 000 environ entraînent un décès de la mère.

Et si les pays les plus permissifs en la matière sont aussi ceux qui comptent le moins d’avortements – l’éducation sexuelle est en effet plus répandue et les moyens de contraception plus accessibles – la perception de l’IVG s’y est assombrie ces dernières décennies. «Dans les années 1970, l’avortement était ressenti comme un soulagement. Aujourd’hui, avec le développement de l’échographie, la valorisation de la grossesse et l’accès généralisé à la contraception, il est vécu avec une double culpabilité, celle de supprimer un embryon perçu comme une personne et l’incapacité de gérer correctement sa sexualité», note la sociologue Michèle Ferrand, directrice de recherche au CNRS, coauteure de De la Contraception à l’avortement, sociologie des grossesses non prévues (Ed. Inserm). La remise en cause des acquis n’est pas toujours où on l’attend.

En France, la décision de conférer un statut aux enfants mort-nés a donné de nouveaux arguments aux anti-avortement