Le football suisse participe dimanche à sa première finale de Coupe du monde – la deuxième si l’on tient compte de la finale olympique de 1924, perdue 3-0 devant l’Uruguay à une époque où les JO faisaient encore office de «Mondial». Quoi qu’il en soit, l’exploit est de taille pour les M17 de Dany Ryser, qui affronteront le Nigeria. L’épopée suscite un enthousiasme certain. Elle fait pleuvoir les lauriers tout en nécessitant quelques interrogations.

La réussite d’un système

Le sport helvétique est trop souvent plombé par l’impéritie de ses dirigeants et/ou l’inefficacité de ses structures. Raison de plus pour souligner que, à l’origine de l’épopée des M17 au Nigeria, il y a un système. Une vision. Mis sur pied en 1995 déjà, sur l’impulsion de Hansruedi Hasler, le concept de formation de l’Association suisse de football (ASF) ne cesse de porter ses fruits. De volée en volée, les talents éclosent et les résultats suivent. Avec, comme point d’orgue, le titre de champion d’Europe décroché en 2002 par les M17 – tiens, tiens… – au Danemark.

Pour encadrer ses champions en herbe, l’ASF met à leur disposition des entraîneurs professionnels: des gens aussi compétents et expérimentés que Bernard Challandes, Yves Débonnaire, Claude Ryf, Pierre-André Schürmann, Gérard Castella ou Martin Trümpler sont ou ont été durablement impliqués dans ce projet. Trois centres de formation nationaux – à Emmen, Payerne et Tenero – accueillent en outre la fine fleur du terreau footballistique suisse durant les deux dernières années de scolarité obligatoire.

C’est bien, mais dans ce monde-là, gare à celui qui s’endort sur ses lauriers. Peter Knaebel, qui vient d’endosser la succession de Hansruedi Hasler, indiquait voici deux semaines dans Le Temps à quel point il ne faut pas faiblir: «Le plus grand défi consiste à conserver notre niveau. Il nous faut progresser avec les M18-M21 ans, car on a un peu perdu de notre qualité dans cette catégorie.»

Comment s’adapter au monde des adultes?

«Il ne faut surtout pas s’enflammer, parce qu’entre les M17 et le football des adultes, il y a un grand saut à effectuer», nous lâchait Nassim Ben Khalifa mardi par téléphone. Même au Nigeria, même embarqué dans une aventure exceptionnelle, celui qui est l’une des figures de proue des «Rougets» ne perd pas le nord. Pour lui donner raison, un chiffre: sur les vingt adolescents devenus champions d’Europe en 2002, seuls trois ont fini par porter le maillot de l’équipe nationale A – Tranquillo Barnetta, Philippe Senderos et Reto Ziegler.

Le déchet est donc important. Pourquoi? «Le facteur physiologique est prépondérant. Or, certains sont restés en dessous sur le plan athlétique», commence Markus Frei, sélectionneur de cette volée. Le corps, donc. Mais encore? La tête: «Le talent ne suffit pas. Pour aller plus haut, il faut de l’ambition, de l’agressivité, la volonté de travailler dur à tous les niveaux, des facteurs qui proviennent souvent de l’éducation reçue.»

D’où l’importance que revêt l’entourage direct des joueurs: «Ce groupe, avec lequel nous avions travaillé deux ans, était bon mais pas exceptionnel. Or, certains, se sont crus arrivés trop vite. Les agents se sont mis à tourner autour d’eux, l’argent est entré en ligne de compte… Un Slavisa Dugic, par exemple, a changé cinq fois de club en cinq ans. Pour se construire, ce n’est pas idéal.»

Autre bémol: la difficulté qu’il y a, en Suisse, à concilier le sport de haut niveau et la formation professionnelle. Ou alors, et c’est une question de culture, la réticence à abandonner ses études pour se consacrer à sa carrière d’athlète. «En France, en Espagne ou en Italie, à 19 ans, les meilleurs sont tous devenus pros», explique Claude Ryf, entraîneur des M18. «Chez nous, il y en a les trois quarts qui sont encore à l’école ou en apprentissage. Entre les cours et les entraînements, ils ont des semaines incroyables. D’ailleurs ils se blessent beaucoup. Nos jeunes ont du mal à faire le saut. C’est notre point faible, nous cherchons des solutions.»

Opérer les bons choix

Se lancer est une chose; choisir la bonne option, une autre. Soucieuse de laisser de jeunes talents céder trop vite aux sirènes de prestigieux clubs étrangers, ou au contraire de les voir s’étioler dans des clubs suisses qui ne leur font pas toujours confiance, l’ASF a mis sur pied en 2005 une commission «planification de carrière». Pour mieux prendre en considération la vie et la personnalité des juniors; pour tenter de raisonner les parents, qui perdent parfois leur calme lorsqu’ils sont confrontés à des agents qui, selon Hansruedi Hasler, «ne regardent rien d’autre que les chiffres sur les contrats».

Esther Müller, préparatrice mentale, appartient à ladite commission. Chargée d’accompagner et de conseiller les meilleurs juniors, elle constate: «C’est un monde incroyable, une autre planète: ils ont tous Cristiano Ronaldo en tête. Et quand l’argent devient plus important que le plaisir, tout est très difficile. Les joueurs et les parents manquent de patience, d’intelligence de temps en temps. J’essaie de leur faire comprendre qu’il faut se donner le temps de progresser, d’emmagasiner des expériences positives plutôt que d’être sur le banc à Arsenal. Parfois j’y arrive, d’autres pas…»

Les «secondos», une richesse à conserver

Autre souci majeur pour les dirigeants de l’ASF: la fuite des talents. Tout comme au sein de l’équipe nationale dirigée par Ottmar Hitzfeld, la plupart des M17 entraînés par Dany Ryser sont double nationaux – treize sur vingt et un. «C’est génial et très enrichissant, ça me permet d’apprendre l’albanais ou le serbe», s’enthousiasme Nassim Ben Khalifa, lui-même d’origine tunisienne.

C’est génial, mais ça peut vous filer entre les doigts puisque jusqu’à 21 ans, et tant qu’il n’a pas évolué avec une équipe nationale A, tout joueur peut choisir son pays de prédilection. A cet égard, les souvenirs de Zdravko Kuzmanovic et Ivan Rakitic, qui ont respectivement opté pour la Serbie et la Croatie après avoir été formés en Suisse, demeure douloureux. «Oui, ça nous a fait mal. Il faut trouver une règle avec la FIFA, qui ne défavorise pas les petites nations», déclare Peter Knaebel. «D’ici là, le mieux est de discuter avec les joueurs, leurs parents et leur agent.»

La polémique fait rage autour de l’âge de certains joueurs nigérians. Lire en page 10