Quelle fin de carrière! Clint East­wood, qui aura 80 ans le 31 mai, est devenu, ces dernières années, l’un des cinéastes les plus prolixes. Dix films en 10 ans. Maintes fois cités dans les bilans de la décennie 2000-2009 que les revues de cinéma du monde entier publient ces jours-ci: Mystic River, Million Dollar Baby, le diptyque Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima, Gran Torino. Une décennie qui se clôt, pour ne rien gâcher, sur ce nouveau film stupéfiant de simplicité, Invictus, sorti aux Etats-Unis le 11 décembre, en lice pour les Golden Globes des meilleurs réalisateur, acteur (Morgan Freeman) et second rôle (Matt Damon). Premiers pavés sur la route des Oscars, une nouvelle fois.

Le plus surprenant peut-être, c’est que Clint Eastwood est déjà en train de terminer un autre film: Hereafter, avec Matt Damon encore, récit fantastique annoncé comme une réflexion sur la vie après la mort. Sans pousser l’homme dans la tombe, il faut bien constater que, hormis un Allan Dwan avec The Most Dangerous Man Alive (1961) ou un John Huston avec Les Gens de Dublin (The Dead, 1987) , peu de cinéastes ont eu la chance de s’en aller en laissant une œuvre testamentaire. Dans le cas très particulier d’East­wood, qui lui ne se sait pourtant pas mourant, c’est comme s’il s’y apprêtait depuis vingt ans, avec des titres comme La Relève où il passait le relais à Charlie Sheen, Impitoyable, cet automne du western, ou, plus proche de nous, Gran Torino où il signait sa disparition des écrans en tant qu’acteur, allant jusqu’à se filmer une dernière fois, visage de cire, dans un cercueil.

Entre cette mort anticipée, celle du comédien, de l’icône surtout, et la possibilité d’un au-delà qu’explorera son prochain Hereafter, Invictus pourrait avoir l’air de marquer le pas. Voilà en effet un film, quasiment une commande proposée par l’acteur Morgan Freeman*, qui raconte comment, peu après son élection en 1994, Nelson Mandela a utilisé le rugby, sport adoré des Afrikaners blancs, mais symbole de l’apartheid pour les Noirs, afin d’accélérer le processus de réconciliation et de pardon. Contre l’avis de ses conseillers mais avec la complicité de François Pienaar, le capitaine des vert et orange, la stratégie de Mandela s’était révélée payante au-delà de toutes ses espérances: en 1995, lors de la Coupe du monde qui avait justement lieu en Afrique du Sud, les Springboks nationaux, pourtant exclus des compétitions mondiales depuis des années, avaient battu les All Blacks néo-zélandais en finale.

Pourquoi ce film? Les vingt ans de la libération de Mandela (le 11 février) ou l’imminence de la Coupe du monde de football (cet été) pourraient justifier l’effort, surtout de la part d’une industrie et d’un pays (Hollywood et les Etats-Unis) qui se moquent éperdument du rugby et de l’Afrique du Sud. Alors, opportunisme de l’agenda? Seul son ennemi juré, le cinéaste Spike Lee, pourrait sérieusement le penser, lui qui a souvent et publiquement dénié à Clint Eastwood le droit de filmer des destins noirs. Leur première pierre d’achoppement avait été Bird, en 1988. A la sortie de cette biographie du jazzman Charlie Parker, Eastwood avait déclaré s’être toujours senti comme «un Noir dans le corps d’un Blanc». Ire de Lee!

Sauf que ce dernier avait mésestimé la place donnée à l’Autre dans le cinéma d’Eastwood. Avant déjà, à travers, par exemple, les Indiens de Josey Wales hors-la-loi (1976) et surtout les figures systématiquement incompétentes et malintentionnées des Blancs bon teint. Et surtout après Bird et sa rencontre avec Morgan Freeman à l’occasion d’Impitoyable (1992). Depuis, East­wood n’a cessé d’illustrer cette thématique. Notamment à travers Créance de sang, où il se faisait greffer le cœur d’une jeune Hispanique! Ou, mieux, ce cas unique dans l’histoire du cinéma: la guerre du Pacifique vue par les yeux américains (Mémoires de nos pères) et par les yeux nippons (Lettres d’Iwo Jima). Quel autre cinéaste au monde aurait osé, comme lui, tourner ce dernier film entièrement en japonais?

C’est dire que Clint Eastwood lutte corps à corps avec la thématique et le contexte d’Invictus depuis fort longtemps. Ce Mandela qui s’éprend de rugby, le sport de l’ennemi, est le négatif du personnage qu’Eastwood lui-même interprétait dans sa précédente incursion en Afrique: Chasseur blanc, cœur noir (1990). Il y incarnait un autre type de potentat: un réalisateur, John Wilson, inspiré par la figure de John Huston, qui ne parvenait pas à tourner le moindre plan avant d’avoir mis au tapis les racistes de son équipe, intégré les coutumes locales et tué un éléphant (évidemment symbolique). «Le grand art, s’exclamait John Wilson, c’est la simplicité!»

Et il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures: Invictus est le maillon qui complète l’un des parcours introspectifs les plus passionnants de l’histoire du cinéma. Réconciliation, demande de pardon, respect des différences… Mais aussi et surtout ce qui a toujours fait le relief de Clint Eastwood: démons et zones d’ombre. Au premier plan mais sans ostentation, celle de l’Amérique de Barack Obama auquel cette réplique renvoie évidemment: «Il peut gagner une élection, mais peut-il diriger un pays?» Mandela-Obama: Eastwood pose un trait d’union et d’espoir.

*Lire aussi «Morgan Freeman, le rôle d’une vie» en page 12.