Le groupe de presse lausannois Edipresse (éditeur de 24 heures, du Matin, et de la Tribune de Genève et actionnaire à 47% du Temps) pourrait bien prendre pied en Belgique en participant à la reprise du groupe francophone Mediabel, basé à Namur. Ce dernier possède toute une gamme de quotidiens régionaux, dont le journal Vers l'Avenir, et contrôle également les quotidiens nationaux La Libre Belgique et La Dernière Heure/Les Sports. «Nous avons été approchés il y a quelque temps par un groupe belge pour participer à la reprise du groupe Mediabel, confirme Marcel Pasche, directeur général adjoint d'Edipresse. Nous avons été très flattés que l'on pense à nous et nous avons manifesté notre intérêt. Cependant, rien n'est encore décidé. Notre partenaire belge a déposé ces derniers jours sa proposition de reprise et nous a demandé s'il pouvait nous citer dans sa proposition. Nous avons dit oui. Maintenant, il faut attendre pour voir si cette proposition est retenue.»

Depuis plusieurs mois, le monde de la presse belge se passionne pour l'opération Mediabel. Ce groupe (auparavant appelé Vers l'Avenir, du nom de son principal titre) est contrôlé depuis des décennies par les milieux catholiques de Namur. En 1991, le pape Jean Paul II nomme à la tête de l'évêché de Namur André-Mutien Léonard, un ecclésiastique très conservateur. Souvent qualifié de Wolfgang Haas belge, il est considéré comme étant très proche de Jean Paul II: il vient d'ailleurs de prêcher le Carême au Vatican. Alors que ses prédécesseurs avaient laissé une assez grande liberté d'action au groupe Vers l'Avenir, Mgr Léonard décide dès son entrée en fonctions de reprendre en main ce mini-empire de presse. Avec l'aide de juristes, il rassemble toutes les participations dans le groupe qui étaient disséminées dans de nombreuses associations catholiques. Aujourd'hui, l'évêché de Namur possède directement 73% du capital. Les 27% restants étaient contrôlés par quelques grandes familles catholiques de Namur, opposées à Mgr Léonard.

Il y a quelques semaines, ces familles ont cédé leur participation de 27% à un homme d'affaires bruxellois à la réputation un peu sulfureuse, Stephan Jourdain, qui a fait fortune dans l'immobilier et qui édite trois magazines. En prenant pied dans ce qui est maintenant le groupe Mediabel, Stephan Jourdain ne s'intéresse pas vraiment aux quotidiens régionaux de Vers l'Avenir, mais surtout aux deux quotidiens nationaux que contrôle le groupe, soit La Libre Belgique et La Dernière Heure. Et comme l'évêque de Namur, se rendant compte de la difficulté d'être à la fois homme de presse et ecclésiastique influent, a finalement décidé de vendre sa participation dans Mediabel, Jourdain a proposé le 1er avril de reprendre le tout.

Mais cette opération déplaît souverainement aux autres actionnaires d'IPM, la société éditrice de La Libre Belgique et de La Dernière Heure. Car Mediabel ne contrôle, directement ou indirectement, que 67% d'IPM. Partenaire de Mediabel, la famille Le Hodey – qui possède un tiers du capital d'IPM – a donc approché Edipresse pour contrer l'offensive de Stephan Jourdain. L'offre commune de Le Hodey et d'Edipresse – à laquelle s'est associée également le quotidien parisien Le Monde – vise donc à racheter les 73% détenus par l'évêché de Namur. Si cette offre était acceptée, IPM et Mediabel fusionneraient pour créer le deuxième plus important groupe de presse belge.

Outre Stephan Jourdain et le tandem Le Hodey-Edipresse, une troisième offre a été déposée auprès du conseil d'administration de Mediabel. Il s'agit du groupe de presse flamand VUM (éditeur des quotidiens Standaard, Nieuwsblad et Het Volk). Ce groupe pourrait séduire Mgr Léonard car il est lui aussi contrôlé par des milieux catholiques.

Toute cette bataille se déroule sous l'œil très intéressé du premier groupe de presse belge, Rossel, qui édite le principal quotidien du pays Le Soir. Rossel – dans lequel le français Hersant détient une participation de 40% – a pris le contrôle l'automne dernier du quotidien français de Lille La Voix du Nord, qui a longtemps été proche du groupe Mediabel-Vers l'Avenir. Il exerce d'ailleurs son contrôle de 67% sur IPM (La Libre Belgique et La Dernière Heure). La concurrence qui existe entre Le Soir et La Libre Belgique ajoute du piquant à la situation.

Dans cette situation complexe, on se demande le rôle que pourrait jouer le suisse Edipresse. En Belgique, on explique que le groupe lausannois bénéficie d'une très bonne réputation et on loue son professionnalisme, notamment dans ses investissements à l'étranger. Le fait d'être un éditeur francophone provenant d'un petit pays bilingue, et donc sensible à la maîtrise de subtils équilibres, est par ailleurs un atout supplémentaire. Reste l'aspect confessionnel: la décision finale pour la prise de contrôle de Mediabel appartiendra au très conservateur Mgr Léonard. Quelle sera son attitude face à cette arrivée d'un groupe étranger? Edipresse n'est cependant pas complètement inconnu du côté de Namur: son quotidien 24 heures a participé en 1996 et 1997 à l'opération européenne Journaliste d'un jour, pour sensibiliser les jeunes à la presse écrite, une opération à l'origine de laquelle on retrouve le groupe Vers l'Avenir.