Principal groupe de presse romand, l'éditeur lausannois Edipresse (éditeur de 24 heures, de la Tribune de Genève, du Matin et actionnaire à hauteur de 47% dans Le Temps) n'oublie pas son canton d'origine. Il a annoncé vendredi une prise de participation de 45% dans le capital du Journal de Morges, un bihebdomadaire qui tire à 9000 exemplaires et qui appartient à la famille Trabaud depuis sa création en 1894. Le petit-fils du fondateur, Fernand, en a repris la direction il y a douze ans.

Edipresse, avec 24 heures et ses 90 000 exemplaires, contrôle déjà le principal quotidien du canton. Et le groupe s'intéresse de près aux autres journaux vaudois. Il y a quelques années, il soutenait ainsi le petit quotidien Vevey-Riviera (dont il possédait un tiers du capital) dans sa lutte contre le journal de l'imprimeur montreusien Jean-Paul Corbaz, L'Est vaudois. Malgré ce soutien de poids, Riviera avait dû abandonner la partie en 1992 et fusionner avec son concurrent pour donner naissance à La Presse, entièrement contrôlée par Corbaz.

Suite à cet échec, on pensait que l'éditeur lausannois allait laisser à d'autres le marché vaudois des petits quotidiens régionaux et des journaux locaux. L'annonce, au milieu des années 90, de sa prise de participation minoritaire (un tiers du capital) dans la petite Chronique de Pully-Lavaux était donc passée quasiment inaperçue. Cet investissement, purement financier, s'explique en partie par la crainte de voir Corbaz venir s'implanter dans la région lausannoise, où 24 heures n'a pas de concurrent.

Aujourd'hui, la collaboration avec le Journal de Morges devrait aller plus loin. Le puissant groupe lausannois va aider le petit éditeur morgien – dont il imprime déjà le journal depuis deux ans et demi à Bussigny – à développer ses moyens logistiques et promotionnels. Concernant les aspects rédactionnels, les deux partenaires relèvent qu'il est encore prématuré d'en parler. «Nous n'avons pas encore examiné toutes les synergies possibles», indique Théo Bouchat, directeur des publications d'Edipresse Suisse. Fernand Trabaud pour sa part n'exclut rien. «Nous voulons garder notre esprit très local, relève-t-il. Mais cette collaboration peut nous ouvrir d'autres horizons et nous permettre par exemple de faire plus d'enquêtes.» Relevons par ailleurs que la région morgienne est un cas particulier pour 24 heures: le correspondant local du grand quotidien vaudois, Gilbert Hermann, est non seulement prolifique, mais c'est également une véritable institution dans une région qu'il couvre depuis des années. Par ailleurs, le Journal de Morges développe depuis quelque temps sa couverture rédactionnelle des communes de l'Ouest lausannois. Or Edipresse a toujours considéré la région lausannoise (y compris Morges) comme son fief. Après Morges, l'éditeur lausannois va-t-il s'intéresser à d'autres petits titres du canton? «Nous n'avons pas de politique hégémonique, relève Théo Bouchat. Mais si nous sommes approchés par d'autres petits éditeurs – comme cela a été le cas avec Fernand Trabaud – nous étudierons attentivement la situation. Je pense d'ailleurs qu'il y aura d'autres prises de participation comme celles que nous venons de faire. Tous les petits journaux qui existent actuellement ont leur place. Reste à savoir s'ils peuvent survivre seuls.» 24 heures ne s'occupe d'ailleurs quasiment plus, depuis plusieurs années, de l'actualité locale. Le plus fort tirage de la presse romande se concentre sur son rôle fédérateur cantonal et laisse aux petits journaux le soin de s'occuper des affaires locales. A noter que le canton de Vaud possède une quinzaine de ces petits titres (dont six dans la Broye), qui sortent une ou deux fois par semaine, le plus souvent à quelques milliers d'exemplaires, et qui drainent de la publicité très locale.

Entre 24 heures et ces petits journaux locaux, trois quotidiens régionaux subsistent. Depuis Montreux, La Presse tient bien toute la Riviera et son éditeur-imprimeur Corbaz affiche une belle santé. A Nyon, la situation de La Côte est certes moins facile (avec la concurrence de 24 heures et la Tribune de Genève) mais reste sereine. Par contre, à Yverdon, le Journal du Nord vaudois semble dans une posture plus délicate. Depuis des années, on parle d'une alliance des trois éditeurs ou même d'une reprise du Nord vaudois par Corbaz. Ce dernier se refusait vendredi à tout commentaire sur ces rumeurs. De son côté, Edipresse suit attentivement l'évolution de la situation chez ses trois petits concurrents, en particulier du côté d'Yverdon.

Reste qu'Edipresse, avec la position de force qu'il occupe dans la presse romande, est toujours dans la ligne de mire de la Commission fédérale de la concurrence. «Nous avons informé la Commission de notre prise de participation dans le Journal de Morges», indique Tibère Adler, directeur administratif d'Edipresse Suisse. Directeur des Presses Centrales à Lausanne (qui imprime plusieurs titres vaudois et édite le Journal de l'Ouest), Daniel Kaufmann est de son côté très critique à l'égard de son voisin: «Si Edipresse commence à faire son marché chez les petits journaux locaux, il s'agirait d'une catastrophe pour la diversité de la presse vaudoise. Ce serait vraiment étonnant que la Commission de la concurrence ne se penche pas sur cette affaire.»