reportage

«El Paquete», l’Internet du pauvre qui fait fureur à Cuba

Sur l’île encore communiste, les habitants téléchargent les dernières séries occidentales grâce à un étonnant réseau de disques durs accessible par abonnement. Le régime surveille, avec une bienveillance complice

«El Paquete», un pseudo-Internet opium du peuple

Dans la pénombre du soir, l’endroit est difficile à trouver. «Connaissez-vous Pablo?*» demande-t-on à des habitants d’un quartier à un quart d’heure du Habana Libre, le célèbre hôtel de la capitale cubaine. Des senteurs de plantains grillés se dégagent de cuisines ouvertes sur l’extérieur. Des voix se font entendre. C’est l’heure du dîner. Le jeune homme en question, la trentaine, semble entretenir le mystère. Après s’être faufilé dans un labyrinthe d’escaliers et de couloirs où chaque appartement, ouvert, offre une tranche de vie de Cuba, on trouve enfin Pablo dans un modeste logement où salon et cuisine ne paraissent faire qu’un. A côté de la télévision, une grande Vierge de la charité brille comme de l’or. Ce Havanais élancé et prolixe est pourtant une figure importante de Cuba. Il est l’une des personnes à l’origine du «Paquete», un vaste réseau fournissant par le biais de disques durs de la musique de nombreux pays, des films, des magazines, voire des classements des meilleures contributions sur Facebook, Twitter ou YouTube.

A Cuba, tout le monde en parle, mais le «Paquete» reste entouré d’un halo de mystère. Le «Paquet» a vu le jour voici huit ans sous un autre nom. «Au départ, c’est parti d’une idée, explique Pablo. Plusieurs musiciens qui souhaitaient aller jouer à Santiago de Cuba étaient d’illustres inconnus dans cette ville de l’Orient. Avec un groupe d’amis, nous avons commencé à mettre leur musique sur un hard drive pour leur faire de la publicité. Des DJ se sont mis spontanément à alimenter la base de données. Et puis les musiciens ont vu l’intérêt qu’ils avaient à participer au «Paquete»: ils font leur publicité sur le disque dur en versant une somme correspondante pour un mois, deux mois ou plus.»

Petit à petit, le réseau s’est étendu à tout le pays. Le «Paquete» sort chaque semaine le samedi au prix de 5 CUC, soit cinq dollars. Il se présente sous la forme d’un disque dur dont les clients téléchargent le contenu sur leur ordinateur. Des abonnements sont possibles à des prix réduits et pour un nombre limité de jours. L’affaire prend de l’ampleur. Il y a cinq ans environ, Pablo et onze de ses amis franchissent une nouvelle étape. Ils créent formellement «El Paquete». Les communications passent par une adresse de courrier électronique commune. Chacun se répartit le travail. Certains sont chargés de récolter des films, d’autres de la musique ou des magazines. Pablo coordonne le tout et devient le boss du réseau de La Havane.

Le Temps s’est procuré «El Paquete». Les documents qu’il contient sont étonnants. Des PDF du magazine Rolling Stone, de revues de golf, d’histoire, de cuisine en espagnol, des musiques électroniques des Etats-Unis, des PDF du journal économique espagnol El Economista , des films qui viennent de sortir en Europe ou aux Etats-Unis. «Ce qui fait fureur ici, explique Eduardo, Cubain dans la vingtaine, c’est la série télévisée Game of Thrones , les films Fast and Furious ou Whiplash, voire Cinquante nuances de Grey. Le film Le Destin de l’univers était sur le «Paquete» deux semaines après sa sortie. Le client peut choisir la version en basse définition ou attendre deux semaines de plus pour avoir une version en HD.» En mai, le documentaire Le Sel de la Terre de Wim Wenders et de Juliano Ribeiro Salgado sur le photographe Sebastiao Salgado, était disponible en version HD.

Eduardo est au courant des derniers cancans à propos d’Hillary Clinton, la candidate démocrate à la présidence des Etats-Unis. Il a lu des articles de fond au sujet de l’ex-secrétaire d’Etat sur son «Paquete». Est-ce un signe de profonde libéralisation de la société cubaine, entreprise par le régime castriste? L’un des grands ordonnateurs du «Paquete», Pablo, ne s’en cache pas. «C’est un business lucratif. Certains disent que je suis un millionnaire.» Le journaliste, intrigué, lui renvoie la question: «L’êtes-vous?» «Non, répond sobrement Pablo. Mais j’ai un niveau de vie plus élevé.» Eduardo en est persuadé: Pablo doit gagner plusieurs milliers de francs par mois, une vraie fortune à Cuba. Mais il continue d’habiter dans son modeste logis, où seule la télévision trahit un relatif confort matériel.

90% des Cubains consultent le «Paquete», selon Pablo. Faute de statistiques, l’estimation reste sujette à caution. Le réseau a néanmoins pris une ampleur considérable en quelques années. De 500 gigabits en ses débuts, le disque dur est passé à 1 terabit. «Il y a même une compétition entre deux à trois «Paquetes», poursuit Pablo, même si 90% d’entre eux ont le même contenu. Mais il y a des nuances que les utilisateurs apprécient et ils le font savoir, un peu comme les «likes» sur Facebook. Les gérants du réseau n’ayant pas le temps de tout faire, ils paient souvent des contributeurs extérieurs pour leur apporter des informations et documents. A l’étranger, des «vigies» veillent à indiquer à leurs interlocuteurs à Cuba les dernières tendances en termes de séries télévisées, de films, de musiques ou de magazines. Les documents, qui sont parfois très lourds à l’image de films en HD, sont toutefois téléchargés à Cuba. Mais comment?

Sur l’île, Internet est loin d’être accessible à tous et, quand il l’est, il est très lent. Interrogé par Le Temps, Pablo donnera une réponse sibylline: «J’ai des amis qui travaillent là où il y a une excellente connexion à Internet.» Une manière indirecte de signaler que «El Paquete» n’est pas un pur sa­miz­dat, un mode de communication underground répandu en Union soviétique dans les années 1980. Si les utilisateurs du «Paquete» relèvent que personne ne sait qui est derrière le réseau, Pablo lève le doute: «Nous avons parfois des appels des autorités (cubaines). Elles nous donnent des conseils par rapport à ce qu’il faut mettre sur le disque dur. Deux choses sont interdites: les documents politiques et pornographiques.» Des dissidents cubains ont demandé de contribuer au «Paquete». Pablo les a toujours refusés.

Une partie des Cubains ne sont pas dupes. Ils voient dans la réalité du «Paquete» une manière pour le pouvoir cubain d’entretenir les foules et de créer une soupape de sécurité pour la société cubaine. «Ici, on nous livre ce qu’on veut bien nous livrer. Mais on n’a pas la liberté de lire ce qu’on veut. Ce n’est pas cela que j’appelle liberté, s’insurge Soraya. On veut pouvoir décider par nous-mêmes, pour nous-mêmes. Mais là, on a une nouvelle fois une solution très cubaine, poursuit-elle: des informations réelles, mais une pseudo-liberté et l’avènement d’activités lucratives qui profitent à des individus avec l’appui du gouvernement. Tant qu’on n’aura pas une liberté totale pour Internet, nous ne nous satisferons pas de la situation.» Eduardo, plus jeune, est sous le charme et voit même une forme de génie chez Pablo et son équipe, une capacité de collaborer avec le régime et de réussir à se créer une entreprise privée avec l’aide du gouvernement pour alléger le quotidien des gens.

Pablo, lui, n’a pas de scrupules. C’est une activité économique comme une autre. Mais il anticipe déjà. Un rétablissement des relations diplomatiques entre Wa­shing­ton et La Havane pourrait vider le «Paquete» de sa substance. Pragmatique, Pablo en a conscience. Il se projette déjà dans le Cuba de demain: «Je n’ai pas peur de l’ouverture. Ce sera sans doute la fin du «Paquete» mais, moi, je pourrai devenir un publicitaire car un marché existe déjà, nous l’avons créé. Je pourrai aussi construire un site internet focalisé sur mon pays. Mais il faudra près de six ans pour que Cuba autorise un vrai Internet ici. D’ici là, nous avons encore de beaux jours devant nous.» «El Paquete» est un miracle et mirage cubain. Miracle, car il révèle une aptitude presque innée des Cubains à «resolver», à recourir au système D pour améliorer leur quotidien. Mirage, car «El Paquete» n’est que l’illusion d’Internet et de la liberté qu’il procure. Une manière, disent les plus critiques, «d’endormir le peuple» et de le dissuader de revendiquer une pleine liberté en matière d’Internet. Une perspective que le régime de Raul Castro, de plus en plus ouvert en matière économique, juge dangereuse au plan politique.

* Prénom d’emprunt

«Les autorités nous donnent parfois des conseils sur ce qu’il faut mettre sur le disque dur»

Avec un disque dur, les Cubains accèdent à des films sortis en Europe deux semaines plus tôt

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