Eric Wuilloud pointe son doigt en direction d’une paroi de béton visible juste au-dessous de la voie de chemin de fer: «C’est là que se trouvera l’entrée», dit-il. C’est là, à 1200 mètres d’altitude, dans le hameau du Châtelard, entre le col de la Forclaz et la frontière française, que s’est ouvert, l’automne dernier, le mégachantier du Nant de Drance.

Le Nant de Drance, c’est un torrent de montagne qui relie deux lacs artificiels situés au-dessus de ce petit village. Deux lacs distants d’un kilomètre qui surplombent, entre 1900 et 2200 mètres d’altitude, les vallées de l’Eau-Noire et du Trient. Paradis des randonneurs naguère fréquenté par des dinosaures (leurs empreintes apparaissent dans la roche), ce coin de pays a changé de vocation au début du XXe siècle.

Grâce à ses pentes escarpées, il s’est transformé en site de production de houille blanche dès 1925, lorsque les CFF construisirent, à Barberine, un premier barrage destiné à alimenter leur réseau électrique. En 1955, un second mur enrichit le dispositif de la régie fédérale un peu plus haut, au Vieux-Emosson. Puis un troisième barrage vit le jour en 1975, plus grand, plus haut, plus majestueux. Tel un dinosaure affamé, il ne fit qu’une bouchée du premier ouvrage, celui de Barberine, désormais englouti 42 mètres au-dessous du niveau de ce deuxième lac d’Emosson, lieu de rêve accessible en voiture ou, surtout, en funiculaire et mini-tortillard aménagé à flanc de falaise.

Le site offre ainsi un volume de retenue total de 240 millions de mètres cubes grâce aux eaux captées de part et d’autre du massif du Mont-Blanc. La société Electricité d’Emosson SA, que se partagent, à parts égales, EDF et Alpiq (anciennement Atel), est ainsi devenue un producteur majeur d’énergie hydroélectrique de l’Arc alpin.

L’idée a cependant germé chez Atel, au début des années 2000, de franchir un pas de plus. Cette région recèle un formidable potentiel d’énergie renouvelable. «Elle est idéale pour relier les deux barrages avec un système de pompage-turbinage», relève Eric Wuilloud. Cet ingénieur valaisan est aujourd’hui le patron de Nant de Drance SA. Cette société, à laquelle on a donné le nom du torrent qui sert de lien entre les deux barrages, est copilotée par Alpiq (54%), les CFF (36%) et les Forces motrices valaisannes (FMV), dont Eric Wuilloud avait été précédemment le directeur.

Ces trois partenaires se sont lancés dans un projet pharaonique dont le coût est estimé à 990 millions de francs. L’idée est de construire, dans une caverne de 40 mètres de haut sur 100 mètres de long située à 1700 mètres d’altitude, une énorme centrale de pompage-turbinage, une cathédrale hydroélectrique qui servira à couvrir les besoins croissants de ses propriétaires aux heures de pointe.

La station utilisera la déclivité entre les deux lacs pour produire de l’«énergie de superpointe», se réjouit le responsable du projet. L’eau du lac supérieur sera amenée vers le barrage inférieur au moyen de générateurs à turbines pour produire de l’électricité. Aux heures creuses, lorsque les besoins sont plus faibles, l’eau pourra être repompée dans la retenue du haut.

Avec ses quatre turbines de 150 mégawatts chacune, la future centrale de Nant de Drance délivrera une puissance de pompage et de turbinage de 600 mégawatts. Elle produira quelque 1500 millions de kWh par an, soit la quantité nécessaire pour alimenter théoriquement 375 000 ménages. Cela contribuera à la sécurité de l’approvisionnement du réseau électrique et facilitera la gestion des pics de consommation du trafic ferroviaire.

Mais on n’en est qu’au début. Le Département fédéral de l’énergie de Moritz Leuenberger a accordé la concession et le permis de construire en août 2008. Les travaux ont commencé durant l’automne. A ce jour, le hameau du Châtelard ressemble à un vaste emmental. On a commencé à déboiser et à creuser la roche en différents endroits. Un tunnel long de 400 mètres relie le chantier à la route cantonale et évite ainsi aux camions de traverser le village. Les cantonnements des ouvriers sont en cours d’aménagement, de même qu’une décharge provisoire de récupération des matériaux excavés. «On va extraire 1,3 million de mètres cubes», résume Eric Wuilloud.

Le percement de la galerie d’accès à la future station commencera après l’été, là, derrière cette paroi de béton renforcée, juste au-dessous de la voie empruntée par le Mont-Blanc-Express. Les cent premiers mètres voleront en éclats à coups d’explosifs, explique Eric Wuilloud. Puis un tunnelier prendra le relais, «celui qui a été utilisé pour le Lötschberg». Il creusera un trou de 9,4 mètres de diamètre sur 5,6 kilomètres de long.

En haut, à Emosson, on a profité de la vidange du lac, ce printemps, pour localiser les futures prises d’eau et procéder à des forages pour les puits verticaux. Eric Wuilloud ne s’attend pas à de mauvaises surprises géologiques. «Le sous-sol, fait de granit et de gneiss, est connu par les précédents projets menés ici. Ce n’est pas le Gothard», lâche-t-il, confiant.

Un chantier d’une telle ampleur provoque inévitablement des nuisances. Une partie des sept oppositions déposées après la présentation du dossier ont précisément été motivées par des soucis environnementaux. Finalement, un accord a été trouvé. La société investira 11,6 millions pour renaturer les sites touchés par le projet, que ce soit au Châtelard ou en plaine, où les lignes de transport de courant seront renforcées.

Les travaux devraient durer entre sept et neuf ans. La nouvelle centrale souterraine sera progressivement mise en service dès 2015, d’abord deux turbines, puis les deux autres l’année suivante. Les CFF se frottent déjà les mains, eux qui misent largement sur l’énergie hydroélectrique (74%) pour alimenter leur réseau.

Leur patron, Andreas Meyer, était au Châtelard le 29 juin à l’occasion de la cérémonie marquant le début du chantier. Il a rappelé à cette occasion que «sept trains sur dix sont alimentés par de l’énergie hydraulique, ce qui est unique au monde». Nant de Drance a l’avantage de produire «un courant précieux sans avoir à construire de barrages ni d’inonder des sites où la faune et la flore se développent». Pour lui, Nant de Drance, c’est de l’or (bleu) en barre.

Demain: le parc éolien du Mont-Crosin (BE)