Retour sur image: mardi 1er août, prairie du Grütli, 2000 personnes sont venues écouter Kaspar Villiger tenir son discours sur le manque de responsabilités de l'économie. Parmi elles, 120 extrémistes de droite qui huent le conseiller fédéral en scandant «L'opposition nationale est en marche!» Le Blick en fait son feuilleton de la semaine. Le magazine Rundschau de la TV alémanique y consacre deux émissions, le Tagesschau diffuse de larges extraits, des interviews; bientôt suivis par le reste de la presse nationale. Dans l'entourage du chef du Département des finances, on est plutôt mal à l'aise. Kaspar Villiger a manqué le coche: il aurait pu réagir de façon plus véhémente. Ses services se sont laissés surprendre par l'ampleur du mouvement et la police uranaise était clairement dépassée par les événements.

Pourtant, assure Daniel Eckmann, conseiller personnel du ministre, «Kaspar Villiger considère qu'on ne fait pas assez attention à la dérive néonazie et qu'elle doit être condamnée sans ménagement.» S'il ne l'a pas fait au Grütli, c'est qu'il n'a pas vécu l'affaire de la même façon que les médias, prétend-il. Il était à 150 mètres des protestataires et leurs cris n'ont pas provoqué de désagréments autres que ceux dont il a l'habitude dans certaines manifestations, «comme par exemple celle de l'Albisgütli», cite Daniel Eckmann. Ce dernier fustige ainsi les prises de vues montrant les extrémistes au zoom avec un Kaspar Villiger au premier plan: elles éveillent une proximité qui, selon lui, n'existait pas.

Et le conseiller fédéral s'interroge sur le battage médiatique autour de cette affaire. Il est contre-productif, fait-il valoir par l'intermédiaire de son conseiller. A partir du moment où il n'y a pas eu de délits, les médias ont offert une superbe publicité à l'extrême droite, d'autant qu'aucun article n'a exploré les voies pour remédier à ce phénomène. Pire: le grand argentier soupçonne Rundschau d'avoir créé l'événement. Le 31 juillet encore, le magazine de la TV alémanique contactait le conseiller fédéral, le priant de lui accorder une interview sur la problématique de l'extrême droite. La demande fut refusée au motif qu'il ne s'agissait pas là du thème de son discours sur la prairie du Grütli. Rundschau était donc au courant de ce qui s'y préparait, son tournage n'a-t-il pas amplifié le mouvement? Bizarre coïncidence.

Hansjürg Zumstein, journaliste responsable de l'édition du magazine, se confond en explications. Oui, Rundschau a approché des néonazis pour préparer le tournage du 1er Août. Ces derniers ne sont cependant pas entrés en matière, affirme-t-il. La télévision alémanique, par l'entremise de ses deux émissions Rundschau et Tagesschau, a cependant décidé de se rendre sur place, «au cas où», titillée par un article de Facts d'août 99 qui faisait état de rassemblements à cette occasion. «Une démarche journalistique normale, que d'autres médias ont faite avec nous», rappelle Zumstein. Le journaliste réfute toute instrumentalisation par l'extrême droite. Le magazine du mercredi soir avait programmé un reportage le 2 août sur la façon de fêter la fête nationale en Suisse et dans le monde. Le 9, il est revenu avec une enquête critique et une interview sur les dessous de ces mouvements.

Amplification médiatique

Rundschau dit ne pas avoir incité les néonazis à se rendre sur le Grütli: «Le reproche est absurde. Ils nous ont dit qu'ils célébreraient la fête nationale en Thurgovie et ne pouvaient pas savoir que nous irions sur la prairie: nous ne nous sommes décidés que la veille», déclare Zumstein. Pourtant, le soupçon que l'émission ait bel et bien créé l'événement subsiste. Selon les statistiques tenues par la police uranaise, les skinheads n'avaient jamais été plus de vingt ces quatre dernières années. Ce 1er Août 2000 en revanche, ils étaient 120, un nombre autrement considérable, qui pourrait très bien s'expliquer par la présence annoncée ou supputée de la télévision.

Rundschau, selon son propre aveu, était clairement présente pour les éventuelles castagnes de l'extrême droite. En filmant à l'envi ces personnes, la télévision leur a-t-elle fait de la publicité? Tous les experts sont unanimes pour rappeler que la présence des médias amplifie par nature un événement. «Lorsqu'un journaliste a l'impression de fabriquer un événement, il est de sa responsabilité de ne pas s'y prêter, déclare ainsi Daniel Cornu, éthicien. Il peut cependant aller en témoin, tourner des images, quitte à décider par la suite de ne pas les diffuser.» Moins circonspect, Bernard Béguin, ancien président du Conseil de la presse, juge positive la présence de la télévision lors de cet incident. «Evoquer ce chahut n'a pas fait progresser l'idéologie néonazie. Au contraire, cela assainit l'atmosphère, car le public sort renforcé dans ses convictions que cette idéologie est inacceptable.» Kaspar Villiger, si mesuré après l'incident du Grütli, appréciera.